Cheryl Miller, bien plus que la soeur de Reggie

Lorsque se pose la question de qui est la meilleure joueuse de basket de tous les temps, les réponses fusent et elles ne sont pas unanimes : Diana Taurasi, Tamika Catchings, Lisa Leslie, Candace Parker, Cynthia Cooper, Sue Bird, Maya Moore… Nombreuses sont les légendes à avoir fait les beaux jours de la WNBA et quelques-unes ont tellement brillé durant leur carrière qu’elles peuvent prétendre à ce titre de GOAT.

Mais dire cela, c’est oublier qu’il était une époque où la WNBA n’existait pas, où l’accès au basket professionnel était une autre paire de manche pour les femmes et où les quelques ligues professionnelles féminines actives n’en étaient alors qu’à leurs balbutiements. Une époque pas si lointaine où la principale tribune offerte aux femmes se trouvait dans leur parcours universitaire. Une époque qui aura vu briller l’une des athlètes et joueuses les plus époustouflantes de l’histoire : Cheryl Miller.

L’enfance à Riverside

Le 7 Septembre 2012 a lieu comme chaque année, à Springfield, Massachusetts, la cérémonie d’intronisation au Naismith Basketball Hall of Fame, le panthéon du basket américain. Et cette cuvée 2012 accueille comme dernier intervenant Reggie Miller, le célèbre ancien joueur NBA, tireur à 3 points mythique et trashtalker des Indiana Pacers. Ce dernier, fidèle à son habitude, blague, remercie ses anciens coéquipiers et coaches, mais il a gardé le meilleur pour la fin :

Il y a une dame qui mérite probablement la plus grande reconnaissance parmi tous et est la principale raison de ma présence ici.

Cheryl, beaucoup de gens disent qu’ils aimeraient se retrouver dans une maison avec le GOAT de telle ou telle chose. J’ai eu la chance de vivre de l’autre côté du couloir, à côté de celle qui est absolument la plus grande joueuse de basket de tous les temps.

Reggie Miller, discours au Hall of Fame 2012

Car Cheryl Miller vient effectivement d’une famille de sportifs et n’est autre que la grande soeur de Reggie, d’un an son aînée. Nés à Riverside, Californie, d’un père militaire, Cheryl et Reggie sont élevés avec discipline. Dans cet environnement aimant mais où rien ne dépasse, un espace de liberté leur est laissé et encouragé : le terrain. Et ce dernier verra de belles joutes entre frère et soeur, bien souvent ponctuées par les victoires de cette dernière.

Car si Reggie est bien évidemment plus célèbre et médiatisé que ne l’est sa soeur, on aurait tort de croire que Cheryl n’est que la “soeur de”. Reggie le premier précisera à de multiples reprises que sa soeur était indiscutablement bien meilleure que lui. Et à son début de carrière, c’est d’ailleurs Reggie qui devra faire face à ce statut de “frère de”.

Souvent moqué par ses amis pour ses défaites face à sa soeur, une fille, Reggie précisera malicieusement que ces mêmes amis se faisaient également battre à plates coutures par celle qui devenait en grandissant la terreur des parquets locaux, féminins ou masculins.

C’est d’abord en high school, avec son lycée polytechnique de Riverside, que Cheryl va se faire remarquer avec un bilan sur ses 4 années de 132 victoires pour 4 défaites ! Cheryl y posera la bagatelle de 32,8 points et 15 rebonds de moyenne pour empocher le titre de son championnat les 4 années, dont la dernière sans subir la moindre défaite. Elle recevra des distinctions nationales lors de ces 4 années et personne ne doute alors que Cheryl est destinée à réaliser de grandes choses dans le monde de la balle orange.

Comme en ce 26 janvier 1982, lors duquel Reggie et Cheryl ont, chacun avec leurs équipes respectives, été jouer un match. Comme à leur habitude, les parents Miller se partagent la tâche d’accompagner leurs enfants sportifs. Cheryl dira que Reggie avait la partie facile car il était accompagné par sa mère, plus douce et vraie supportrice, alors qu’elle était suvie par son père, plus exigeant. A leur retour, Reggie, bavard comme toujours, ne manque pas de se vanter de sa performance du jour, où il a débuté le match et marqué une quarantaine de points, impatient de pouvoir, pour une fois, montrer à sa soeur et sa famille ce dont il est capable. Sauf que ce même jour, Cheryl Miller vient de planter 105 points contre un autre lycée local.

105 points ! Un record de points dans l’histoire de la compétition en high school qui tient toujours et n’aura été mis en danger qu’une seule fois par Lisa Leslie et ses 101 points en 1990.

Les Women of Troy de South California

Forte de ces performances époustouflantes, Cheryl est bien évidemment repérée par les meilleures facs et s’engage avec les Women of Troy de l’Université de South California pour la saison 1982-1983. L’histoire de Cheryl et ses camarades a d’ailleurs été narrée dans le documentaire “Women of Troy” sorti ce mois-ci et dont voici le trailer.

Le circuit universitaire féminin est alors en développement suite à la signature du Titre IX dix ans auparavant et vient de voir la tenue de son premier tournoi NCAA. Dans cette nouvelle page blanche à écrire, Cheryl Miller va poser les bases de l’excellence pour des générations de joueuses après elle.

Car Cheryl est une aillière scoreuse, on l’aura compris, mais avant tout extrêmement complète et rare sont les cases de la boxscore qui ne sont pas noircies. Sur l’ensemble de sa carrière universitaire, les moyennes de Cheryl ne mentent pas : 23.6 points, 12 rebonds, 3.2 passes décisives, 3.6 interceptions et 2.5 contres par match, le tout à plus de 56% au tir.

Dans une discipline, le basketball féminin, alors en plein essor, Cheryl révolutionne le jeu. Les observateurs sont séduits et précisent qu’elle joue “comme un garçon”. Si la remarque peut paraître aujourd’hui sexiste et inadéquate, dans le contexte de l’époque elle montre la révolution des mentalités qu’est en train d’orchestrer Cheryl Miller. Le fait de s’être entraînée toute son enfance parmi les garçons de son quartier lui a enlevé tout complexe et donne à son jeu une dimension athlétique alors peu présente parmi les filles.

Car Cheryl n’est pas une joueuse comme les autres et c’est une fois de plus Reggie qui en parle mieux :

Cheryl sautait plus haut, avait le jeu le plus dur et cognait le plus fort aussi

Reggie Miller

A son arrivée à l’université de South California, une autre jeune joueuse est présente depuis un an au sein des Women of Troy, une certaine Cynthia Cooper. Oui, oui. Vous avez bien lu. Cynthia Cooper qui deviendra par la suite la patronne des légendaires Houston Comets, quatre fois titrées en WNBA entre 1997 et 2000 et double MVP de la ligue. Seule et encore très jeune, Cooper n’a pas pu emmener son équipe plus loin que l’elite eight, les quarts de finale du tournoi universitaire.

Avec l’arrivée de Cheryl et porté par ce duo meneuse-ailière de légende, USC va élever son niveau de jeu. Sur l’ensemble de son cursus, le bilan de Cheryl avec USC est sans appel avec 112 victoires pour 20 défaites. Dès son année rookie, lors de la saison 1982-1983, USC atteint finalement le Final Four et repart avec le titre en battant l’équipe de Louisiana Tech, victorieuse l’année précédente.

La saison suivante, 1983-1984, est du même acabit et voit USC réaliser le back-to-back face aux Lady Vols du Tennessee de la légendaire coach Pat Summit . Cette fois Cheryl Miller est élue Naismith College player of the year, un honneur qui lui sera encore accordé lors des deux saisons suivantes.

La saison 1984-1985 voit ce beau tableau un peu s’effriter. Cynthia Cooper décide de quitter son cursus et laisse Cheryl seule pour porter l’équipe. C’est un coup dur pour l’équipe qui ne pourra se hisser “que” jusqu’au Sweet Sixteen (les huitièmes de finale). A titre individuel toutefois, Cheryl assume et pose sans doute sa meilleure saison personnelle : 26.8 points, 15.8 rebonds, 2.9 passes décisives, 3.9 interceptions et 2.7 contres. Et les récompenses individuelles continuent de pleuvoir.

Lors de la saison 1985-1986, la dernière de son cursus universitaire, Cheryl voit Cynthia Cooper revenir dans les rangs de USC pour tenter un dernier run pour le titre. Et la campagne sera de nouveau très aboutie puisque l’équipe atteindra la finale, avant de finalement s’incliner 97 à 81 face à l’Université du Texas.

Malgré la présence ultérieure de joueuses du calibre de Lisa Leslie ou Tina Thompson, USC n’atteindra plus jamais le Final Four NCAAW.

Team USA

Parallèlement à cette carrière sur le circuit universitaire, le talent de Cheryl Miller va l’amener à être appelée à représenter les couleurs des Etats-Unis sur la scène internationale. A une époque où la domination des Etats-Unis n’est pas encore une constante, Cheryl va, une fois de plus, poser les bases de ce que sera le basket féminin américain pour les années à venir.

Sa première apparition officielle aura lieu lors des championnats du monde de 1983 à Sao Paulo au Brésil, que les Etats-Unis perdront sur le fil 84-82 face à l’URSS, alors place forte du basket féminin international. Cheryl Miller finira meilleure marqueuse de son équipe avec 17.6 points par match.

L’année suivante, en 1984, se déroulent Les Jeux Olympiques d’Eté, à Los Angeles, Californie. Chez elle.

Et cette fois, Cheryl est bien décidée à ne pas laisser passer cette opportunité. Pendant que Michael Jordan et Patrick Ewing dominent la compétition masculine et laissent présager de ce qui deviendra potentiellement la Dream Team quelques années plus tard, les dames de leur côté ne sont pas en reste en termes de domination. Aucune défaite sur tout le tournoi et un écart de point en moyenne de +32 pour l’équipe d’une Cheryl Miller qui sera meilleure marqueuse de son équipe deuxième de la compétition avec 16.5 points par match. Team USA repart avec la médaille d’or.

Cette domination se poursuivra, deux ans plus tard, lors des championnat du monde de 1986 à Moscou. Après avoir écrasé toutes les équipes sur son passage, Team USA retrouve sur sa route l’URSS, qu’elle écarte cette fois 108 à 88. Cheryl sera meilleure scoreuse de ce match avec 24 points marqués.

L’Après…

Après sa carrière universitaire, plusieurs options s’offrent à Cheryl. Rappelons qu’à l’époque, la WNBA n’a pas encore été créée. Plusieurs ligues professionnelles existent alors, mais aucune ne fait vraiment consensus parmi les stars en sortie d’université.

Cynthia Cooper, sa coéquipière à USC, choisira d’aller jouer sur la scène européenne où elle fera ses armes avant de revenir une dizaine d’années plus tard pour la création de la WNBA. Mais Cheryl, elle, se voit bien rester au pays et s’inscrit dans différentes drafts. Elle sera ainsi sélectionnée dans plusieurs ligues féminines mineures, ainsi que dans une ligue masculine, la USBL, sorte d’ancêtre de la G-League.

Voir Cheryl jouer parmi les hommes aurait donc pu être une réalité sans les blessures qui vont bientôt la rattraper. Blessée plusieurs fois au genou, elle se voit contrainte de faire une croix sur une carrière professionnelle de toute façon bien hypothétique à l’époque et va alors se diriger vers une carrière de coach. Elle y connaîtra des réussites diverses, d’abord à USC comme assistante de Marianne Stanley, l’actuelle coach de l’Indiana Fever, puis comme head coach de USC, avant de se voir confier la franchise du Phoenix Mercury avec le double casquette de head coach et General Manager lors des premières années de la franchise en WNBA.

Après plusieurs années loin des parquets, pendant lesquelles elle est apparue occasionnellement face camera comme analyste pour la NBA ou diverses compétitions internationales, Cheryl a repris récemment sa place sur un banc. A Langston University dans un premier temps, puis à Cal State ensuite, dans le circuit universitaire qu’elle a autrefois marqué de son empreinte et contribué à développer.

Cheryl Miller aura l’honneur d’être intronisée au Hall of Fame en 1995, avant d’y conduire son petit frère 17 ans plus tard.

Cheryl Miller est avant tout une joueuse qui était en avance sur son temps. Elle aura eu pour malchance de naître trop tôt et de ne pas pouvoir participer activement à la WNBA, une ligue qui, sans le savoir, lui doit beaucoup. Le caractère complet de son jeu et l’impact athlétique qu’elle a apporté au basket féminin se retrouvent aujourd’hui dans des joueuses de la trempe de Candace Parker ou Breanna Stewart.

Cheryl Miller n’aura donc pas eu l’occasion de fouler les parquets WNBA et de nous prouver que son frère Reggie avait raison lorsqu’il déclarait qu’elle était la meilleure joueuse de tous les temps. Ne nous restent aujourd’hui que les archives de ces joutes universitaires acharnées pour nous faire une opinion sur cette joueuse si souriante mais aussi tueuse et spectaculaire. Elle aura posé pour les générations de joueuses à suivre, les bases de l’excellence au féminin.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *