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Pat Summitt

Parfois, il n’y pas besoin de mesurer 2m et d’être une machine athlétique pour marquer l’histoire du basket. Parfois, il n’y a même pas besoin de faire des exploits sur le parquet pour marquer l’histoire du basket. Mais pour réussir ceci, il faut sacrément s’y connaître en balle orange et avoir une personnalité hors norme. Ici, il ne s’agit pas de faire le portrait d’une joueuse, ni même d’une coach de la WNBA, Pat Summitt n’a jamais officié sur ou à côté d’un parquet estampillé de l’acronyme de la plus belle ligue au monde. Toutefois, lorsqu’il s’attarde sur la vie de cette légende pour écrire dessus, l’auteur s’aperçoit que narrer l’existence de cette grande Dame (avec un D majuscule), c’est s’attaquer à un moment essentiel de l’histoire de la WNBA ; parce que sans Pat Summitt, la ligue ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

Une éducation exigeante : « à la dure, tu grandiras, ma fille »

Patricia Sue Head est née le 14 Juin 1952 à Clarksvile dans le Tennessee. Bien qu’il s’agisse du 5ème pôle urbain de l’état, la région reste très rurale, notamment dans les 1950’s, et c’est sans surprise que Patricia, surnommée « Trish » durant son enfance, grandit dans une ferme. Première fille et quatrième enfant d’une fratrie de cinq, elle se verra inculquer par ses parents, Richard et Hazel Albright Head, des valeurs de travail, d’abnégation, d’exigence. Cette éducation dure et exigeante, où le travail à la ferme se conjugue avec une assiduité scolaire exemplaire formera la base de l’état d’esprit de Pat Summitt. Coach Summitt a raconté une anecdote sur son enfance qui lui a servi toute sa vie : alors qu’elle avait 12 ans, son père lui montra le tracteur en disant « Quand je reviens, il vaut mieux pour toi que le travail soit fait ». Il la laissa ainsi sans instruction, sans explication, sans même lui dire de quel travail il s’agissait, la leçon était simple : « dans la vie, il faut sans cesse se surpasser », et ceci Pat ne l’oubliera jamais. Pat dira aussi de son père qu’en apprenant à l’aimer et à le respecter, elle a appris à le craindre. Bien qu’il soit un homme dur et exigeant, Pat témoignera toujours du respect envers cet homme qui, parti de rien, en travaillant dur avec son épouse, réussit à offrir la meilleure éducation à sa famille. Coach Summitt entretiendra par ailleurs un rapport trouble avec ce père à la fois aimant, qui construira un terrain de basket derrière la ferme doté d’un éclairage permettant à Pat de s’entraîner la nuit, et d’une sévérité sans nom, qui la terrorisait ; mais finalement, elle lui sera toujours reconnaissante parce qu’elle lui doit beaucoup. Elle dira même qu’il est probablement la personne qui l’a le plus inspirée.

 Ses parents, particulièrement attachés à la réussite scolaire de leurs enfants, décideront d’emménager dans le comté voisin de Cheatham, à Henrietta, afin, notamment de permettre à leur fille de pratiquer le basket puisque Clarksville n’avait pas d’équipe féminine. Ainsi, l’histoire d’amour entre Patricia et le basket débuta lors de son adolescence (à un niveau scolaire qui correspond au collège dans le système français). Dès lors, peu d’argent, peu de loisirs, mais une vie entre le travail, l’école et l’église méthodiste, seront le terreau dans lequel grandira Pat Summit.

« Contre la discrimination, tu combattras »

Cette histoire d’amour connaitra des débuts difficiles, car dans les années 1960, le sport féminin n’a aucune considération. Alors que ses frères obtiennent des bourses universitaires sportives, Patricia, parce qu’elle est une femme, n’y a pas droit… En 1970, les athlètes féminines n’ont aucune reconnaissance et n’ont donc pas droit aux bourses, sympa l’ambiance au Moyen-Âge ! Pat intègre l’université de Tennessee à Martin en 1970, deux ans avant le Patsy T. Mink Equal Opportunity in Education Act, ou plus communément nommé le Titre IX. Revenons rapidement sur ce qu’est le Titre IX, adopté en 1972. Cet amendement a pour objet de supprimer les discriminations basées sur le sexe dans les programmes soutenus par l’Etat ; oui, oui, avant 1972, la discrimination dans l’éducation n’était pas seulement un fait, il était légal ! Cette loi est très importante parce qu’elle marque le premier pas vers le développement des compétitions universitaires pour les jeunes femmes. Alors, soyons bien d’accord, la discrimination basée sur le sexe et autres âneries sur la fragilité des femmes ont toujours cours, mais depuis cette date, elles sont officiellement illégales dans les programmes publics.

Cependant Pat, elle, est arrivée avant cette loi, et, à ce moment-là, être une athlète féminine, ce n’était pas de tout repos. Heureusement, les parents de Patricia, qui croyaient fermement en une éducation solide pour leurs enfants, filles ou garçons, financèrent les études de « Trish » ; elle connaitra donc la magnifique période où les jeunes femmes dorment dans le gymnase lors de leur déplacement et où leurs compétitions ne sont pas reconnues. Toutefois, grâce au titre IX, se crée le tournoi national de l’AIAW, auquel participe Pat et son équipe des Pacers. Sous la direction de Nadine Gearin, première coach de l’équipe féminie de l’université du Tennessee à Martin, Pat atteindra les quarts contre Mississippi State College for Women la première saison, pour ne plus revoir le tournoi national par la suite. Sa dernière saison universitaire sera marquée par une blessure aux ligaments croisés. Elle terminera sa carrière universitaire avec 1405 points (59% au shoot), ce qui en fait l’une des meilleures scoreuses des Skyhawks (ex-Pacers) de UT-Martin. Son record de 530 points en une saison ne tombera qu’en 1999. Elle fera aussi 4 sorties avec l’équipe nationale universitaire : en 1973, l’universiade d’été à Moscou, en 1975, le championnat du monde à Cali (8ème), en 1975, les jeux panaméricains à Mexico (1ère), en 1976, les jeux olympiques de Montréal (2ème).

Sa carrière de joueuse universitaire lui fit comprendre à quel point les femmes étaient dévalorisées dans la société ; d’ailleurs, par la suite, à de nombreuses reprises, elle parla de sa mère qui travaillait aussi dur, si ce n’est plus dur que son père, et qui pourtant était celle à qui les gens accordaient le moins de crédit. C’est probablement, pendant sa carrière de joueuse, que son combat pour la reconnaissance du sport féminin a pris forme.

« Pour atteindre les sommets, tu coacheras »

Dès 1974, Pat Summitt devient assistante-coach chez les Lady Vols de l’université de Tennessee. 15 jours plus tard, elle se retrouve head coach, elle a 21 ans. Commence alors une ère de 38 années à la tête des filles en orange. Très tôt, elle imposera à ses joueuses les valeurs héritées de ses parents : travail acharné, assiduité, abnégation, effort, sacrifice, éducation. Lors des journées verglacées, elle n’hésitait pas à prendre son propre 4×4 pour aller chercher ses joueuses une par une afin qu’elles s’entraînent. Après une défaite, en l’occurrence à Clemson, elle a organisé un entraînement dès le retour à Knoxville tenues du match encore sur le dos.

On ne plaisante pas avec le basketball chez Pat Summitt. D’ailleurs, on ne plaisante pas avec les études non plus. Coach Pat mettait un point d’honneur à ce que ses joueuses sortent diplômées de la fac. Assiduité, ponctualité, sens de l’effort, Pat ne laissait rien passer, absolument rien et, elle montrait l’exemple. En effet, alors que l’équipe était dépourvue de moyens, au début de sa carrière de coach, elle lavait, elle-même, à la main, l’équipement de ses joueuses : abnégation, on vous dit. Pat était exigeante, car elle savait qu’on demande aux femmes bien plus qu’aux hommes, et pour beaucoup moins de reconnaissance, notamment dans le sport de haut niveau. Elle savait tout ce que ses joueuses allaient endurer, et patiemment, Pat les préparait à affronter cette adversité et à en triompher.

C’est avec un salaire de 250 dollars par semaine que Pat va débuter sa révolution du basket féminin universitaire. Parce que Pat était une coach dure, mais surtout elle était une coach qui gagne. Dès sa première saison, elle rend un bilan de 16 victoires pour 8 défaites, bien que très bon, cela n’est pas suffisant pour participer au tournoi final de l’AIAW. Il faudra attendre la 3ème saison de Pat à la tête des Lady Vols pour les voir au tournoi final, avec un bilan de 28-5 ; à la clef de cette saison un Final Four et une 3ème place. Dans le même temps, en 1976, elle coacha l’équipe Junior des USA (bilan de 5-0 lors des jeux panaméricains juniors). En 1979, toujours à la recherche d’un premier titre national, Pat frappa son 1er grand coup. En effet alors, que les règles en vigueur pour le basket féminin au niveau « Lycée » dans le Tennessee (6 joueuses, 3 dans une zone offensive et 3 dans une zone défensive) désavantageait ses joueuses lorsqu’elles arrivaient en universitaire, où se pratiquait un vrai basket, l’emblématique coach parvint à faire plier l’administration. Dans la même année, elle devint coach des USA, l’aventure va durer 5 années.

« Des records, tu exploseras »

Pat Summitt a 27 ans et elle est une personnalité du basket féminin, elle va désormais pouvoir écrire sa légende. En 1980, coach Pat vient d’atteindre sa 3ème finale consécutive du Final Four de l’AIAW, mais s’incline une nouvelle fois, elle ne remportera jamais ce tournoi, puisque l’AIAWF disparaît cette année-là.

Son premier succès d’importance, ne sera pas avec les Lady Vols, mais avec team USA, où elle remporte les Jeux Olympiques de 1984 à Los Angeles, plus faible écart de la compétition 28 points, la Dream Team avant l’heure.

C’est, en 1987, après 7 échecs en Final Four (4 AIAW et 3 NCAA), que les Lady Vols remportent leur premier titre, face à leurs vieilles ennemies de Louisiana Tech. Cette saison Pat dépasse les 330 victoires en carrière et obtient le premier trophée de l’histoire de coach de l’année en NCAA. Deux ans plus tard, Pat et les Vols signent un bilan de 35 victoires pour 2 défaites, un nouveau titre NCAA, et un nouveau trophée de coach de l’année pour Mme Summitt. La machine à record est lancée. Après un trou d’air au début des années 1990, l’équipe revient sérieusement aux affaires dès la saison 1995, notamment avec une saison 98 parfaite, 39 victoires aucune défaite, titre NCAA à la clef avec trois joueuses incroyables Chamique Holdsclaw, Tamika Catchings et Semeka Randall. L’équipe des Lady Vols est alors considérée comme la meilleure équipe universitaire de tous les temps, hommes et femmes confondus. Le fameux trio, surnommé « the Meeks », est le premier de l’histoire à être Kodak and WBCA All-America.

En 2003, Pat atteint la barre des 800 victoires en universitaire, devenant, hommes et femmes confondus, la coach la plus rapide à atteindre cette marque, 961 rencontres. Seul Geno Auriemma fera mieux. En 2008 elle devient la première femme à recevoir le trophée Wooden.

En 2012, la carrière de coach de Pat Summitt, atteinte de la maladie d’Alzheimer, s’arrête : elle totalise 1098 victoires (record universitaire, homme et femme confondus), 84.1% de victoires, 8 titres NCAA, 18 Final Four, 16 titres de la Southeastern Conference, 16 places de numéro 1 de la SEC en saison régulière, 1 Wooden trophée, 7 fois coach de l’année, 8 fois coach de l’année de la SEC. Elle est bien entendue élue coach universitaire du siècle en 2000. Elle est par ailleurs le coach avec le plus de saisons avec un bilan positif, 38 en 38 saisons, 38 c’est aussi le nombre de postseason des Vols avec elle, ça aussi, c’est un record. Vous voulez d’autres records ? 36 saisons à plus de 20 victoires, 15 matches de championnat national, mais le plus beau aux yeux de Pat : toutes les joueuses qui sont passées sous son égide sont reparties avec un diplôme, TOUTES. Coach Pat Summitt a atteint des sommets qui seront difficilement égalables.

« Le futur, tu formeras »

Au-delà des nombreuses victoires et des nombreux records de Pat Summitt, il faut retenir de sa carrière son immense capacité à former des joueuses de grand talent, à les pousser et à exploiter le meilleur d’elles-mêmes.

Pat était dure, probablement le coach le plus dur que cette terre ait jamais porté, mais elle était bien plus que cela, pour toutes ses joueuses, elle était une éducatrice qui les a inspirées toute leur vie. De nombreuses légendes sont passées sous les ordres de Pat, les plus célèbres sont Candace Parker, Tamika Catchings, Chamique Holdsclaw, Nikki McCray-Penson, Kara Lawson et tant d’autres.

Au-delà de faire de ses pensionnaires des joueuses accomplies, Pat a voulu faire de ses athlètes, des femmes accomplies, capables de s’imposer dans une société dans laquelle elles étaient moins considérées que leurs homologues masculins. Des esprits sains dans des corps sains auraient pu être le mantra de la coach des Lady Vols.

« La cause du basketball féminin, tu défendras »

La famille de Pat était partie de rien, et de la même façon, cette dernière a commencé sa carrière de coach de rien ou presque, et pourtant, à la fin de sa carrière, elle était l’une des coaches universitaires les mieux payées. Dans un milieu où les femmes sont payées deux fois moins que les hommes, elle percevait un meilleur salaire que son homologue masculin à Tennessee. La plus grande victoire de Pat est sûrement d’avoir mis le basketball féminin sur une carte, pour cela, elle reçut des mains du président Barack Obama, la médaille de la liberté, la plus haute distinction possible pour un civil.

President Barack Obama presents the Presidential Medal of Freedom to former University of Tennessee basketball coach Pat Summitt during a ceremony in the East Room of the White House, May 29, 2012. Looking on at left is author Toni Morrison who also received the Medal of Freedom. (Official White House Photo by Lawrence Jackson)

Pendant 38 années, elle s’est battue pour que son sport et ses athlètes soient reconnus, pour mettre fin à la discrimination sexuelle dans le sport universitaire. Certes la route est encore longue, mais coach Pat Summit en a grandement tracé l’itinéraire. D’ailleurs, à l’initiative de Candace Parker, les Los Angeles Sparks organisent une Pat Summitt Leadership Night afin de rappeler l’influence de cette grande Dame dans la reconnaissance du sport féminin en général et du basket en particulier. C’est, par ailleurs, Candace Parker qui le dit le mieux : « elle a changé la façon dont le basket-ball féminin était joué. Elle a changé la nature du basket-ball féminin. »

« Les sommets pour l’éternité, tu atteindras »

Le 28 Juin 2016, des suites de la maladie d’Alzheimer, Pat Sue Summitt, née Head, s’éteignait, 2 semaines après son 64ème anniversaire. Elle laisse derrière elle un immense héritage porté non seulement par chacune de ses joueuses, mais aussi par chaque fan de basketball féminin. Si le basket féminin est ce qu’il est, et s’il continue de grandir aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à cette grande Dame. Son mantra « Pied gauche, pied droit, respire, recommence » continue de raisonner dans de nombreuses salles de basket, où des jeunes joueuses vont continuer d’écrire la légende de ce sport. Et tout là-haut, parmi les légendes, règne une grande Dame qui les observe d’un regard sévère et bienveillant.