Charlotte Sting : 2001, l’odyssée de l’essaim

Faites le test sur quiconque naviguant aujourd’hui autour de la trentaine. La simple évocation de produits dérivés des Charlotte Hornets, floqués de cet irrésistible frelon turquoise, agira comme une puissante madeleine de Proust. Au moment de faire ses premiers pas sur les parquets de WNBA, la petite sœur aurait eu tort de se priver d’un tel argument de promotion. Démarrant son histoire avec le statut de franchise inaugurale, le Charlotte Sting se distingue immédiatement dans le paysage de la jeune ligue. Toutes voiles dehors ! Et tant pis pour les cadeaux concédés à l’adversaire de l’autre côté du terrain. Car ceux-ci ne l’empêchent pas de s’affirmer d’emblée comme une équipe de playoffs, portée par l’intérieure Vicky Bullett et l’arrière Andrea Stinson. Le duo, évoluant respectivement autour des 15 et 13 points par match, n’est pas encore suffisant pour franchir l’écueil du premier tour. L’équipe n’a cependant pas à rougir de ses deux éliminations consécutives (‘97 et ‘98) face à la dynastie naissante des Houston Comets.

Trépignant déjà d’impatience à l’idée de pouvoir s’inviter à la table des grandes, le Sting se met activement à la recherche du facteur X qui pourrait lui permettre de passer ce cap. Par chance, le marché du recrutement se trouve bien plus achalandé que prévu. En cause, l’effondrement de l’American Basketball League cette année-là. Lancée un an avant la WNBA, l’ABL ne fait pas le poids bien longtemps face à sa rivale financée par la NBA. Après avoir subi une concurrence déloyale pendant deux ans, elle cesse définitivement ses opérations au bout de la saison 1998. En tendant les bras à ses joueuses les plus talentueuses, la WNBA a désormais tout le loisir d’installer son monopole national sur le basket féminin professionnel. C’est dans ce contexte que Dawn Staley débarque à Charlotte en 1999 pour permettre au Sting d’enclencher la vitesse supérieure. En dépit d’une saison de rodage compliquée, le triumvirat Staley-Bullett-Stinson, mis en piste par le coach Dan Hughes, propulse Charlotte en finale de conférence, avant de tomber avec les honneurs face au New York Liberty.

Le bug de l’an 2000

Alors que l’on s’attend à voir le Sting poursuivre sa progression pour s’installer parmi les contenders, sa saison 2000 va rapidement tourner au vinaigre. Au lieu de miser sur une continuité logique, le front office prend deux décisions incompréhensibles. Tandis que Dan Hughes est laissé libre de rejoindre le banc de Cleveland, la All-Star Vicky Bullett est transférée aux Washington Mystics en échange de Shalonda Enis. Au moment de retrouver les parquets sous la houlette de T.R. Dunn, successeur de Hughes, quelque chose coince irrémédiablement. Si Andrea Stinson marque près de 18 pts par match, Charlotte affiche par contre le pire defensive rating de la ligue. Suite à vilain bilan de 25% de victoires, un sérieux recadrage s’impose en Caroline du Nord.

En faisant le choix de transférer Rhonda Mapp, pivot titulaire depuis la création de la franchise, le Sting met la main sur Allison Feaster, une jeune joueuse prometteuse qui ne disposait que d’un temps de jeu limité du côté de Los Angeles. L’ailière vient compléter un vestiaire qui, avec Staley, Stinson et Charlotte Smith, s’ancre de plus en plus profondément dans la région des deux Carolines. Incapable de proposer un plan de jeu qui tienne la route, T.R. Dunn repart aussi vite qu’il était arrivé. C’est désormais à Anne Donovan, quatrième head coach engagée en l’espace de cinq saisons, que revient la mission d’inculquer à cette équipe des schémas défensifs crédibles. Dans ses bagages, Donovan emmène une certaine Cheryl Reeve, qui s’apprête à faire ses grands débuts en tant qu’assistante.

Bien avant de connaître un succès mérité ailleurs, les deux femmes sont contraintes de se faire les dents sur le peu de matos que veut bien leur accorder un front office incompétent. Car lors de la draft 2001, le mot vient d’en haut : pas question de sélectionner Tamika Catchings, qui doit prendre plusieurs mois pour se remettre d’une blessure au genou. En lieu et place de celle qui deviendra l’une des meilleures joueuses de l’histoire, Charlotte choisit Kelly Miller en deuxième position. Jamais celle-ci ne s’imposera comme titulaire au cours de ses trois saisons sous le maillot turquoise. Au second tour, le Sting déniche tout de même sa nouvelle pivot pour le long terme en la personne Tammy Sutton-Brown. Un petit steal qui n’apaisera cependant jamais l’amertume des fans de Charlotte concernant Catchings. Comment s’empêcher d’extrapoler sur un “what if” dont l’impact sur l’avenir de la franchise aurait pu être colossal ?

From dusk till Dawn

Comme punie par les dieux du basket pour ce manque de flair, Charlotte connaît une entame de saison 2001 catastrophique. Sur ses douze premières rencontres, le Sting ne parvient à arracher qu’une seule victoire. Alors que les fans perdent déjà patience, l’ailière Charlotte Smith inaugure une tradition qui fera date. Après chaque défaite, elle annonce ce que sera le bilan final de l’équipe si elle remporte tous ses matchs restants. En période de crise, ce qui peut apparaître comme une conviction naïve va pourtant contribuer à souder considérablement le vestiaire du Sting derrière un même objectif. Et surtout derrière une coach qui, au travers de ses méthodes profondément humaines, a su gagner le respect de ses joueuses.

Ces liens durables tissés au sein du groupe finissent par porter leurs fruits. Lors de son treizième match, un Sting lassé de perdre écrase Détroit sur une marge de 24 points, retrouvant par là le chemin de la victoire. Un véritable déclic. Au cours des vingt rencontres restantes, Charlotte ne perdra que quatre fois, terminant la saison sur une série de sept victoires consécutives. Le Sting réalise alors ce qui paraissait totalement inenvisageable quelques semaines plus tôt : se qualifier pour les playoffs ! Forte d’une dynamique surréaliste, l’équipe sudiste confirme son rôle d’épouvantail avec l’upset des Cleveland Rockers qui venaient tout juste de terminer en tête de la conférence Est. Au tour suivant, alors que plus personne ne semble en mesure de faire déjouer le Sting, le Liberty vient pourtant faire taire les bourdonnements sur le parquet de la Buzz City. L’épilogue, certes douloureux mais logique, d’une saison fantastique, se dit-on. Car pour passer en Finals, les joueuses des Carolines doivent impérativement s’imposer deux fois de suite au Madison Square Garden de New York. L’une des arènes les plus difficiles à prendre. L’un des meilleurs publics du sport US.

La source de motivation vient une nouvelle fois de Charlotte Smith, l’energizer du groupe. Inspirée par une table de massage qui trône en plein centre du vestiaire, elle embarque ses coéquipières dans une curieuse procession d’avant-match, comparée à la bataille de Jéricho. En défilant frénétiquement autour de ce totem improvisé, le mur infranchissable du Liberty finira par bien tomber, annonce-t-elle à ses troupes. Dans la tête d’abord, sur le terrain ensuite. Sur un gros Game 1 de Staley et Stinson, le Sting douche une première fois le public new-yorkais. Lors d’un Game 2 dominé par les défenses, mais aussi marqué par la maladresse spectaculaire des deux équipes, le Sting l’emporte 48-44 sur deux coups de poignards d’Allison Feaster dans le money time.  En dépit de son identité résolument offensive, le Sting a su réciter au meilleur des moments les leçons de coach Donovan, en route vers les premières Finals de son histoire. Malheureusement, le parcours de la cinderella prendra fin à ce stade. Brutalement ramené sur terre par des Los Angeles Sparks, qui n’ont perdu que quatre matchs sur l’intégralité de la saison, Charlotte n’a pas le temps de se faire d’illusions. Le Sting est balayé sans ménagement par la troupe de Lisa Leslie et regarde avec impuissance la MVP soulever son second trophée. Malgré une défaite de 28 points au Game 2, les frelons sortent par la grande porte de ces playoffs WNBA 2001. Au sein d’un collectif à la résilience admirable, chacun a tenu son rôle. Et la cheffe d’orchestre s’appelle Dawn Staley, une meneuse dont l’impact sur le jeu ne peut se comprendre à la seule lecture des feuilles de stats. Véritable floor general depuis ses années universitaires, elle compense une taille désavantageuse par une science du jeu bluffante. Un talent unique qu’elle s’apprête d’ailleurs à aller exercer en NCAA, pour la deuxième intersaison consécutive, en tant que coach de la Temple University.

Le fiel et les abeilles

Rentrant à Charlotte en héroïnes malgré la défaite, les joueuses du Sting voient pourtant leurs faits d’armes être rapidement occultés par une controverse qui agite la presse locale. Suite à de sérieux déboires judiciaires qui l’incitent à venger son égo, le propriétaire George Shinn est en train de préparer le déménagement des Hornets vers la Nouvelle-Orléans. Dans l’opération, il se débarrasse du Sting, dont le contrôle majoritaire est rendu à la WNBA en attendant un nouvel acquéreur. Ce climat pour le moins délétère joue plus que probablement un rôle dans la stagnation à venir de l’équipe. Alors que les deux saisons régulières suivantes sont correctement maîtrisées et que Charlotte est à chaque fois dignement représentée au All-Star Game, la marche de la postseason se fait de plus en plus haute. En effet, les exercices 2002 et 2003 sont conclus sur des sweeps brutaux au premier tour des playoffs, respectivement infligés par les Washington Mystics et le Connecticut Sun.

Depuis le départ d’Ann Donovan, le naturel est revenu au galop et la défense prend l’eau de toutes parts. Faute de trouver des solutions tactiques, c’est à nouveau hors des terrains que se joue l’avenir du club. En effet, le Sting vient d’être racheté par Robert L. Johnson, l’homme qui est sur le point de ramener la NBA à Charlotte par la prochaine expansion. Par conséquent, la franchise se voit contrainte d’aligner son identité graphique sur les couleurs pour le moins douteuses des nouveaux Bobcats. Fort heureusement, ce ravalement de façade ne sera pas la seule chose à retenir de la saison. Car 2004 est une année olympique. Dawn Staley, qui en est déjà à sa troisième participation à la grande messe sportive, connaît l’honneur d’être choisie comme porte-drapeau de la délégation US lors de la cérémonie d’ouverture. Mais au retour d’Athènes, les jambes sont visiblement restées sur le podium. Alors que le Sting est en tête de sa conférence à trois matchs de la fin de saison, il s’effondre juste avant la ligne d’arrivée et se fait éjecter des places qualificatives pour la première fois depuis quatre ans.

Une ruche sans reine

Trois ans après la folle épopée qui a mené la franchise en Finals, l’heure est au bilan en Caroline du Nord. L’équipe ne parvient définitivement pas à passer le cap nécessaire pour devenir un prétendant sérieux, subissant désillusions après désillusions. Il faut cependant une année de plus, le temps que le remodelage autour des transfuges Tangela Smith et Sheri Sam tourne au fiasco, pour que le front office comprenne enfin la nécessité de tourner une page. À 35 ans, après presque sept saisons passées à Charlotte, Dawn Staley est transférée aux Houston Comets en échange de jeunes joueuses accompagnées d’un choix de draft. Si cette reconstruction paraissait inéluctable, elle intervient probablement trop tard. 

Car, au fur et mesure des échecs répétés du Sting, les fans ont commencé à déserter les gradins. Même l’arrivée remarquée du nouveau head coach Muggsy Bogues, ancienne icône des Hornets, ne parviendra pas à inverser cette courbe plongeante. Fin 2006, après la clôture d’une nouvelle saison médiocre, Robert L. Johnson rend aux instances de la WNBA ses droits de propriété sur le Charlotte Sting. L’éventualité d’un déménagement de la franchise vers Kansas City est brièvement envisagée. Mais l’opération, qui impliquerait de toute façon une refonte totale de son identité, capote rapidement par manque de fonds. Assistant à ce fiasco depuis Houston, Staley choisit elle aussi de mettre un terme à sa carrière, comme pour accompagner symboliquement la fin de vie de son club de cœur. Après sa reconversion, la quintuple All-Star ne tardera pas à renouer avec son prestige sur les bancs de NCAA. Après s’être fait un nom à Temple, elle emmène South Carolina au titre national en 2017.

Alors que Dawn est désormais considérée comme l’une des meilleures coachs du pays, on ne peut s’empêcher de penser qu’une ligne manque cruellement à son palmarès. Car si le Charlotte Sting fut une équipe de playoffs pendant la majorité de son histoire, il n’entrevit qu’une seule fois le Graal, sans être un seul instant en mesure de mettre la main dessus. Malgré un héritage sportif limité, la franchise au frelon garde néanmoins de solides arguments pour squatter notre mémoire collective de fans de basket. Au premier rang desquels figure la carrière de l’une des meilleures point guards que ce sport ait connu. Et puis, tout de même, cet irrésistible mariage du turquoise et du violet. Une identité graphique à l’image du style de jeu pratiqué : flashy, offensif et attachant.

Compo all-time (Stats en carrière)

PG : Dawn Staley

  • 8.5 ppg, 2.0 rpg, 5.1 apg, 1.3 spg, 0.1 bpg
  • 5x All-Star, 2006 All-Decade Team

SG : Andrea Stinson

  • 12.3 ppg, 4.1 rpg, 3.0 apg, 1.3 spg, 0.4 bpg
  • 2x All-Star, 2x All-WNBA 2nd Team

SF : Allison Feaster

  • 8.0 ppg, 2.4 rpg, 1.4 apg, 0.8 spg, 0.2 bpg

PF : Vicky Bullett

  • 10.8 ppg, 6.4 rpg, 1.6 apg, 1.9 spg, 1.5 bpg
  • 1x All-Star

C : Tammy Sutton-Brown

  • 9.0 ppg, 5.2 rpg, 0.6 apg, 0.8 spg, 1.4 bpg
  • 2x All-Star

6th : Charlotte Smith

  • 6.0 ppg, 3.4 rpg, 1.5 apg, 0.5 spg, 0.3 bpg

Coach : Anne Donovan

  • 48.9% de victoires en saison régulière, 45.2% en playoffs.

Sources :

Inside the Charlotte Sting’s WNBA Finals run, 20 years later, Charlotte Magazine

Anne Donovan, Cheryl Reeve, Dawn Staley and the biggest miracle in WNBA History, High Post Hoops

Charlotte Sting, Wikipedia

Sting, WNBA Archive



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