Breanna Stewart

14 avril 2019. Breanna Stewart reçoit la balle, fixe le panier, et shoote. Un tir derrière la ligne des trois points, en haut de l’aile gauche de la raquette, comme elle en a déjà marqué des milliers. Mais cette fois, la retombée est terrible. Le monde du basket tremble et retient son souffle : Stewie est au sol. Une question trotte dans tous les esprits : la perspective de voir celle qui sans doute était appelée à devenir un jour la meilleure basketteuse de tous les temps venait-elle tout juste de s’envoler ? Reverrait-on jamais Stewie sur les terrains, et aurions-nous un jour la chance de la voir pleinement tirer parti de son potentiel ?

Que le monde du basket féminin ait été si grandement secoué au moment de cette blessure en dit long sur les espoirs et les attentes qui entourent la personne de Breanna Stewart. Comment expliquer qu’à seulement vingt-six ans, l’ancienne petite fille timide, à la corpulence frêle et aux bras trop longs, soit aujourd’hui une des joueuses non seulement les plus accomplies, mais aussi les plus prometteuses du basket international ? Retour sur le parcours de Breanna Stewart — l’histoire d’une athlète hors normes, tout simplement née pour gagner.

A star is born : là où tout commence

Un des traits les plus frappants quand on observe Breanna Stewart jouer au basket est la facilité avec laquelle elle évolue sur un terrain. Qu’elle vienne de marquer un tir contesté à trois points, un lay-up sur une jambe dans la raquette, ou encore de contrer la plus grande joueuse de la ligue, celle que tout le monde s’autorise aujourd’hui à appeler “Stewie” opère toujours avec une fluidité telle que les plus grands rendez-vous semblent pour elle comparables à des promenades de santé. Pourtant, cette grâce et cette légèreté dans le mouvement tombent bien plus dans la sphère de l’acquis que de l’inné.

“Au départ, le basket n’est pas quelque chose qui m’est venu naturellement”, confie Stewie. C’est son père — un père adoptif qui s’est occupé d’elle depuis son plus jeune âge, remplaçant un père biologique qu’elle n’a pas connu —, qui la pousse tout d’abord à s’entraîner dans les rues de Syracuse, une ville de cent quarante mille habitants dans l’État de New York. Sa réponse instinctive est catégorique : il n’en est pas question ! Pourtant, Stewie finit par se prêter au jeu et, au fil des allers et retours le long de son block, commence à trouver certaines vertus à ce pèlerinage quotidien. Avec son casque sur les oreilles, de la sixième à la terminale, elle arpente méthodiquement dans les rues de son quartier en suivant toujours la même cadence : dribble entre les jambes, puis derrière le dos, puis cross-over. Pendant trente à quarante-cinq minutes chaque jour, Breanna est tout simplement dans son monde, dans sa bulle.

Rapidement, ce travail quotidien se met à payer. Certes, sa taille et son envergure sont déjà un atout de taille dans les raquettes, ce qui lui vaut d’être convoitée par de nombreux coatchs de la région, mais sa dextérité et sa capacité à s’éloigner du cercle la changent progressivement en une des joueuses les plus prometteuses de sa catégorie.

Avec un an d’avance, Breanna rejoint les rangs de l’équipe du Cicero-North Syracuse High School dès la quatrième. L’année suivante, alors qu’elle n’est que freshman, elle contribue déjà aux efforts de son équipe à hauteur de dix-sept points en moyenne. Sa famille est présente à chacun de ses matchs, pour l’encourager mais aussi pour prendre acte de sa montée en puissance. Courtisée par les plus grandes universités, elle annonce dès son année junior qu’elle rejoindra la plus prestigieuse de toutes — l’Université du Connecticut de Geno Auriemma.

Au terme de son année senior, Breanna quitte le lycée avec un nombre déjà impressionnant d’accolades sous le bras : récipiendaire du très prestigieux trophée de Naismith High School Girls’ Player of the Year, elle est également sélectionnée en tant que Macdonald’s All American, aux côtés des plus grands talents de sa génération. Mais tout ne fait que commencer.

All I do is win : les années universitaires

Good things come in three” — les bonnes choses vont par trois —, disent les Américains… ou du moins disaient-ils jusqu’à l’arrivée de Breanna Stewart. Dès son arrivée dans le Connecticut, Breanna Stewart laisse entendre que ses ambitions sont des plus élevées : remporter quatre titres NCAA, en quatre ans. Que penser de cette déclaration d’intention ? Trop-plein d’orgueil, faux-pas de débutante ? Les interprétations vont bon train… Mais Stewie, elle, garde les yeux fixés droit sur son objectif.

Malgré son extraordinaire capacité à toujours prendre de court son auditoire — comme le jour où, au cours d’un entrainement, il affirme avec un aplomb sans faille que la plus mauvaise joueuse de l’équipe (ce jour-là du moins) est la numéro 30 —, le légendaire Geno Auriemma a de suite conscience de la portée du talent et des capacités athlétiques de Breanna. Pour évaluer un talent qui, on le sent bien, s’apprête à marquer tout un sport de son empreinte, il est évidemment nécessaire de le comparer aux maîtres, aux modèles. Et Geno n’échappe pas à la question fatidique : où Breanna se range-t-elle, en comparaison par exemple avec une Diana Taurasi ou une Maya Moore ? La réponse du célèbre coach aurait sans doute dû nous préparer à tout ce qui allait se passer ensuite. Pour lui, l’impact de Stewie sur une équipe l’équipe est du même ordre que celui qu’avaient pu avoir Diana ou Maya avant elle. Mais sa taille (1, 93m) et son envergure (2,16m) lui donnent un avantage indéniable vis-à-vis de ses aînées, la classant ainsi dans une catégorie à part. Il n’y a qu’une seule Breanna Stewart.

Qui dit joueuse hors normes, dit performances hors normes. Aux côtés de Morgan Tuck et Moriah Jefferson, ses acolytes de la classe de freshmen, Breanna Stewart réalise ce qui n’avait encore jamais été fait dans l’histoire du basket universitaire. Fidèle à sa parole, elle offre aux Huskies la possibilité de soulever le trophée NCAA pendant quatre années consécutives. Morgan, Moriah et elle sont les premières joueuses à réaliser un tel exploit. Et comme si la consécration collective ne suffisait pas, Breanna repart chaque année avec la plus haute distinction délivrée par les observateurs du tournoi : le titre de Most Outstanding Player. “Nous sommes entrées dans l’histoire”, dit Stewie, consciente de l’exploit accompli. “Les gens disaient que c’était impossible. Nous avons réalisé l’impossible.” Carton plein : il ne reste absolument plus rien à gagner pour Stewie dans le monde universitaire. Cap à présent vers la cour des grandes et le monde professionnel.

All Eyez On Me : Draft et débuts WNBA

À l’approche de la Draft, un seul nom est sur toutes les lèvres : celui de Breanna Stewart. Il faut être honnête : nul n’a de doute quant au premier nom qui sera appelé à l’occasion de cette Draft si particulière, puisqu’elle marque les vingt ans d’existence de la WNBA. C’est la ville de Seattle et l’équipe en reconstruction du Storm qui ont tiré le gros lot en obtenant ce premier pick dont tout le monde sait déjà qu’il fera des merveilles. Avant même le soir de la Draft, Stewie reçoit un message de LA star de Seattle : c’est Sue Bird, qui lui souhaite bonne chance pour la soirée à venir et lui dit d’ores est déjà qu’elle a hâte de jouer à ses côtés. Bon, pour le suspens, il faudra repasser. Mais la soirée n’en sera pas moins historique.

Une fois encore, Breanna Stewart, Moriah Jefferson et Morgan Tuck entrent dans l’histoire en devenant les trois premières joueuses d’une même université à être sélectionnées en première, deuxième et troisième position de la Draft. “Nous sommes arrivées ensemble, nous partons ensemble, et nous écrivons encore une fois l’histoire ensemble”, résume Stewie.

Avant même d’arriver à Seattle, Breanna est déjà une star. Le lendemain de la Draft, elle est l’invitée de la célèbre matinale de “Good Morning America”, où elle répond aux questions de Robin Roberts comme le feraient les plus grandes stars de la planète. Mais il lui faut bientôt quitter sa côte est natale et traverser le pays. Prochain arrêt : Seattle.

Cette fois-ci, pas de grandes déclarations d’intention quand elle pose le pied dans l’État du Washington. Stewie sait qu’elle vient d’entrer dans le monde professionnel, et qu’elle doit faire ses preuves dans une équipe en train d’amorcer sa reconstruction. Comme un étrange retour de l’histoire, après les deux picks n°1 obtenus en 2001 et 2002, en choisissant Breanna Stewart en 2016, le Storm avait fait usage de son deuxième premier choix de draft en deux ans. L’année d’avant, c’était la pépite Jewell Loyd, tout droit venue de Notre-Dame, l’université rivale des Huskies, qui avait posé ses valises dans l’Emerald City. Très tôt, ce duo d’élite qui rappelle les grandes heures du binôme Bird/Jackson nourrit les espoirs de tous les fans.

Quelques mois après les débuts de Stewie à Seattle, Sue Bird souligne dans son discours d’hommage à Lauren Jackson à quel point la ressemblance est frappante entre LJ et Stewie. Il suffit d’écouter ce qu’elle dit du jeu de la jeune rookie pour comprendre que celle-ci est l’héritière directe du phénomène Lauren Jackson, première joueuse sans doute à avoir véritablement popularisé le modèle de l’intérieure versatile : “sa versatilité sur le terrain n’est comparable à celle d’aucune autre joueuse. On se souviendra de Stewie comme une des premières joueuses à ne pas avoir évolué à une position strictement définie.”

Dès sa première année en tant que professionnelle, Breanna Stewart est convoquée pour participer aux Jeux Olympiques de Rio aux côtés de Team USA, où l’équipe repart sans surprise avec l’or. Quelques semaines plus tard, elle obtient également le titre de Rookie de l’année, puis la saison d’après, elle est sélectionnée pour participer au premier All-Star Game de sa carrière, organisé dans la ville de Seattle.

La machine est lancée, mais ses préoccupations ne s’arrêtent pas aux limites du terrain. Un picotement au fond de la gorge : Stewie sent qu’il est temps pour elle de prendre la parole et d’en dire plus sur un pan jusque-là inconnu de son histoire personnelle.

I got a story to tell : Breanna Stewart et le mouvement #MeToo

Le trente octobre 2017, quelques mois après sa deuxième saison WNBA, Breanna Stewart publie une lettre bouleversante dans The Player’s Tribune. Dans cette lettre, elle annonce publiquement avoir été victime d’agressions sexuelles répétées de la part d’un adulte au cours de son enfance, ce qui fait d’elle une des premières athlètes à s’ouvrir de la sorte sur le sujet.

Pendant deux longues années, de ses neuf ans jusqu’au jour où, deux ans plus tard, elle a trouvé le courage d’informer ses parents, Stewie a été la victime des agressions d’un proche de sa famille, un souvenir traumatique que la jeune femme peine encore à se remémorer aujourd’hui.

J’ai tant de trous noirs dans la tête. Des souvenirs qui y sont enfouis et ne ressortent jamais. Il doit y avoir des petits bouts de moi qui flottent dans l’air — des morceaux qui me furent volés. Qui sont oubliés.

Breanna Stewart, The Player’s Tribune, 30 octobre 2017.

Dans cette lettre ouverte poignante, Breanna Stewart revient sur le sentiment d’impuissance qui l’habitait alors qu’elle était la victime de ces agissements, et se souvient à quel point le basket l’a aidée à traverser cette période des plus sombres.

Je ne jouais au basket que depuis deux ans à l’époque — dans des championnats de quartier et en AAU. Mes parents m’avaient simplement inscrite pour m’occuper. J’étais une enfant avec beaucoup de temps libre et rien d’autre à faire. Puis ils n’ont plus eu besoin de me forcer à y aller. Le basket était devenu pour moi une sorte d’endroit protégé, bien que nul lieu ne le fût réellement.

Breanna Stewart, The Player’s Tribune, 30 octobre 2017.

Le soir de l’arrestation de son agresseur, alors que toute sa famille, en émoi, s’est réunie autour d’elle, Breanna n’a qu’un seul souhait : “Avec tout ce que j’avais enduré, la seule chose que je voulais, c’était aller jouer au basket.”

Ain’t no mountain high enough : Stewie sur le toit du monde

Avec sa prise de parole, Breanna Stewart avait prouvé au monde qu’elle n’était pas uniquement une joueuse de basket, mais également une jeune femme avec un passé et une histoire personnelle. Mais libérée de ce poids, elle comptait bien rappeler à tout le monde à quel point elle était douée en tant qu’athlète. C’est là qu’a commencé le Stewie show.

En l’espace de moins d’un an, de mai 2018 à avril 2019, Stewie réalise une fois encore ce qui semble — rétrospectivement plus encore — relever de l’impossible. Après deux années de rodage, l’heure n’est plus à la rigolade : le Storm doit cette année avoir de vraies ambitions. Stewie l’a bien compris, et active le mode “inarrêtable”. À l’issue de la saison régulière, elle obtient le graal et est nommée Most Valuable Player. Mais sa mission n’est pas terminée, puisque ses performances, combinées à la cohésion et à la dynamique de l’équipe, ont permis au Storm de se hisser jusqu’en finale pour la première fois depuis huit ans. Ni une ni deux, les filles de Sue Bird ne font qu’une bouchée des Washington Mystics, malheureuses victimes d’un swipe en bonne et due règle. Breanna Stewart est championne WNBA pour la première fois de sa carrière, et n’oublie pas de repartir pour l’occasion avec le titre de MVP des Finales.

Dès la saison terminée, elle s’envole vers l’Espagne pour les championnats du monde avec Team USA, où elle remporte une nouvelle médaille d’or et un troisième titre de MVP de l’année. Quelques jours de repos à peine et la voilà ensuite partie direction la Russie, dans le prestigieux Club du Dynamo Koursk. Au terme d’une saison qui est une fois encore un carton plein, Stewie est élue MVP de l’Euroleague. Il ne lui reste plus qu’à affronter la redoutable écurie de l’UMMC Ekaterinburg en finale de l’Euroleague et les douze derniers mois auront été un sans faute ! Sauf si…

Lose yourself : une blessure fatale ?

C’était le pire scénario imaginable. Après avoir joué une partition absolument parfaite pendant près d’un an, à quelques mois seulement de rejoindre Seattle et d’essayer de défendre son titre de championne WNBA au cours de la saison 2019, Stewie est victime d’une rupture du tendon d’Achille lors du dernier match de la saison, comme un coup fatal du destin.

Nous vous en parlions dans un dossier consacré aux blessures, mais nombreuses sont les carrières de sportifs professionnels à avoir pris fin suite à une blessure de la sorte. Était-ce vraiment la fin de l’épopée Stewart ?

À coup de travail et de détermination, Breanna Stewart réussit un énième exploit, qui n’a rien à envier à ses médailles d’or olympiques ou ses récompenses individuelles. Neuf mois à peine après sa blessure, Stewie est bel et bien de retour sur les terrains, comme si elle ne les avait jamais quittés.

(I can get no) Satisfaction : quel avenir pour Stewie ?

Et comme après chaque désillusion, elle choisit de revenir en faisant ce qu’elle sait faire de mieux : gagner. “A setback is a set-up for a comeback”, disait Swin Cash elle aussi passée par l’Université du Connecticut et par UConn. Difficile sans doute de trouver exemple plus parlant que celui de Stewie pour illustrer cet adage. Après près d’un an passé loin des terrains, en ayant du finir son travail de rééducation en pleine pandémie, Breanna Stewart ne foule les parquets de la Wubble de Bradenton qu’avec une seule idée en tête : offrir le titre à son équipe et remporter la deuxième bague de sa carrière. Avec une moyenne de près de vingts points et neuf rebonds par match, elle mène une nouvelle fois son équipe jusqu’à la victoire. “Ce trophée représente plus que le simple fait de gagner, écrit Stewie, tout cela dépasse le basket”. Victoire personnelle, qui marque son retour après une grave blessure, victoire collective, pour un Storm qui décroche le quatrième titre de son histoire, mais victoire historique également, puisqu’elle marque le point d’orgue d’une saison WNBA placée sous le signe de la justice sociale et de la défense des plus vulnérables : ce trophée est celui de toutes les victoires.

Il concentre en lui seul tout ce qui fait la grandeur de Breanna Stewart, en tant que joueuse comme en tant que personne : le goût de la victoire pour soi comme pour les autres.

[Un grand merci à Léane, qui a gentillement accepté de mettre ses talents de monteuse vidéo à contribution pour illustrer ce portrait d’un highlight de Stewie et ainsi rendre ce texte plus parlant.]



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