Adoption, Alaska et Amour : Ruthy Hebard raconte son histoire touchante

Draftée en 8ème position de cette draft 2020 par le Chicago Sky, Ruthy Hebard a publié une longue lettre dans “The Player’s Tribune“.

Elle y évoque son enfance et comment elle a découvert qu’être une Afro-Américaine adoptée par un couple de blancs, en Alaska, peut susciter de la curiosité et pas mal de questions.


Quand vous êtes une petite fille noire de 8 ans qui vit à Fairbanks en Alaska, et que la seule chose que vous voulez plus que tout au monde est une chevelure pleine de jolie tresses, cela peut être… un problème.

J’en ai fait l’expérience personnellement.

Avant d’être choisie dans le top 10 de la Draft WNBA et d’être une All-American à l’université d’Oregon, avant d’être une recrue 5 étoiles au lycée et avant même de vraiment savoir comment jouer au basket, j’étais juste une petite fille de Fairbanks qui voulait désespérément échanger sa coupe afro contre de longues et jolies tresses, comme elle avait vu des femmes afro-américaines en porter dans les films.

Et… ma pauvre mère. Pouvez-vous imaginer ?  

Je suis née à Chicago. Avoir ces tresses n’aurait pas été un souci pour moi là-bas. Mais après avoir été adoptée alors que je n’étais âgée que de quelque jours et emmenée en Alaska ?

Donc, ma mère… Je crois vraiment qu’elle a été mise sur cette terre pour moi. Elle est l’une des mères les plus incroyables au monde. Elle a vu à quel point je voulais ces tresses puisque j’en parlais constamment. Mais elle ne connaissait pas d’endroit ici où elle pouvait m’emmener pour qu’on m’en fasse. Elle savait qu’elle n’était pas capable de les faire elle-même. Les tresses sont compliquées à faire. Ce n’est pas quelque chose pour lequel vous avez juste à vous asseoir et à le faire, vous voyez ce que je veux dire ?

Donc qu’est ce que ma mère a fait ? Elle s’est rendue sur YouTube et a commencé à apprendre.

Elle s’est vraiment plongée dans ces vidéos et les a étudiées. Elle a pris ça très au sérieux. Et en même temps, elle demandait aussi autour d’elle si quelqu’un était capable de faire ces tresses.

Je ne sais pas comment, mais elle a finalement localisé quelqu’un près de chez nous qui savait les faire. Juste après elle s’est rendue chez cette dame pour se faire former. Un peu comme à l’école ou quelque chose comme ça. Elle a suivi des cours !

Juste pour que j’ai ces tresses. A 8 ans, ça m’a fait me sentir spéciale.

Ma mère a appris à coiffer mes cheveux. Elle est devenue… fooooorte. Et elle a persisté, a continué à s’améliorer. Elle a rapidement appris à faire différentes vagues dans mes cheveux. Et après un certain temps, aucune tresse ou coiffure n’était trop compliquée pour elle. Elle allait sur YouTube et étudiait la coiffure en question.

Tout ça pour moi.

C’est comme si j’avais ma coiffeuse personnelle. En fait, j’avais la meilleure, la plus soigneuse, passionnée, dévouée et douée des coiffeuses que l’on peut imaginer.

Oh, et j’ai presque oublié de le préciser. Ma mère… est blanche.

J’ai été adoptée en 1998, quand je n’avais que 4 jours, par John et Dorothy Hebard.

Ce sont les deux personnes les plus spéciales de la planète.

Ma maman et mon papa ont aussi adopté deux autres enfants afro-américains – mon frère Jacob, qui a trois ans de plus que moi, et mon autre frère Isaiah, qui est plus jeune que moi de trois ans — on vient tous de familles différentes. L’amour et le soutien que nos parents nous ont donnés au fil des ans n’on été rien de moins qu’une bénédiction.

Ils m’ont toujours encouragée à poursuivre ce qui m’intéressait et à rêver grand. Ils ne m’ont jamais poussée à faire quelque chose que ne ne voulais pas faire. Quand on me demande de les décrire, parfois je pense honnêtement que la meilleure façon de le faire c’est de dire qu’ils sont…

Gentils.

Ce sont tous les deux personnes extrêmement gentilles. Des personnes attentionnées.

Et ils nous ont donné une enfance qui était digne d’un film, tellement c’était cool. On a une grande famille. Donc on se réunissait avec nos tantes, oncles et cousins tout le temps. Il y avait 10 ou 15 enfants qui jouaient ensemble à “Capturez le drapeau”, tous les weekends, ou qui faisaient du jet-ski, de la luge… Des trucs que les enfants adorent faire. Voilà ce que nous faisions. Et dans notre quartier il y avait beaucoup d’enfants, donc mes frères et moi étions toujours dehors à faire du vélo et à nous amuser.

Pendant l’hiver, mon père m’emmenait voir les matchs de hockey des Nanooks de l’Alaska (l’équipe de hockey de l’université d’Alaska, à Fairbanks, NDLR). Pendant la première pause, entre la première et la deuxième période, il m’achetait toujours une sucette Push Pop. A chaque fois. C’était génial ! Les petites expériences comme ça sont des choses dont je me souviendrai toujours.

En fait, toute mon enfance a été un amusement incessant.

Quand j’étais toute petite, mes parents m’ont dit que j’avais été adoptée, que j’étais née à Chicago et que j’avais 4 frères et sœurs là bas. Mais honnêtement, ce n’est pas quelque chose sur lequel je me suis beaucoup focalisé. Tout le monde dans notre famille est blanc, mais personne ne m’a jamais traitée différemment ou regardé comme si j’étais différente. Je n’ai même jamais réalisé qu’il y avait quelque chose d’unique ou de spécial par rapport à ma famille jusqu’à mes 9 ou 10 ans, quand les autres enfants ont commencé à se focaliser là-dessus.

« Ce ne sont pas tes parents », je me souviens qu’ils disaient ça.

Et c’était perturbant pour moi.

« De quoi tu parles ? Bien sûr que ce sont mes parents. Ce sont ma maman et mon papa ! »

Honnêtement, je ne comprenais tout simplement pas. Je ne le voyais pas.

Ils ont en fait dû me le faire remarquer.

« Mais, ILS SONT BLANCS !!! »

Et, aussi fou que cela puisse paraître, c’est la première fois que j’ai remarqué la différence.

“Oh, wow, ouais… ils sont blancs ». C’est comme ça que j’ai compris que mes parents ne me ressemblaient pas. Honnêtement, je n’avais jamais réfléchi à ça avant. Je n’avais jamais vraiment remarqué. Oh wow, dans ma famille, à part mes frères et moi, tout le monde est blanc. Tous mes cousins étaient blancs. Mais je n’avais jamais vraiment vu ça, parce qu’ils n’en parlaient pas de cette manière.

Puis, quand les enfants ont commencé à dire des choses comme : « tu sais, Isaiah n’est pas vraiment ton frère » ou « Jacob n’est en réalité pas de ta famille », là ça m’a bouleversée.

J’entendais des choses comme ça venant d’autres personnes et il m’a fallu juste assimiler ça et le gérer en temps réel. Ça n’a pas toujours été facile.

Après que ces différences soient devenues le centre de l’attention, il semblait parfois impossible d’y échapper et de passer au dessus.

Tout d’un coup, je me mettais à remarquer que j’étais la seule personne noire dans une réunion de famille. Ou que j’étais beaucoup plus grande que n’importe qui dans ma famille. Je rentrais dans une pièce avec toutes ces petites personnes blanches alors que j’étais… une grande fille noire.

Et ça me mettais mal à l’aise.

Parfois, quand on allait au restaurant en famille, les serveurs voulaient nous mettre à une table différente de nos parents parce qu’ils pensaient qu’on n’était pas tous de la même famille. Ou ils demandaient si on voulait partager l’addition. Parfois, les autres adultes afro-américains de notre communauté donnaient l’impression de vouloir se rapprocher de mes frères et moi, comme s’ils essayaient de nous élever. Ils supposaient que nos parents ne pouvaient pas nous élever correctement parce qu’ils n’étaient pas noirs. Donc les gens essayaient de se comporter comme nos parents, ou de montrer la « bonne manière » de nous éduquer…

Les choses comme ça m’atteignaient à l’époque. Cela me contrariait vraiment.

D’un autre côté, cependant, cela a aussi rendu les choses plus simples pour mes frères et moi, parce que nous pouvions facilement nous rendre compte de qui étaient nos vrais amis. Nous pouvions aussi construire des relations fortes avec les gens qui n’en faisaient pas tout une histoire et qui ne nous jugeaient pas. Ce sont ces gens qui sont devenus notre cercle essentiel d’amis.

Ce sont les gens dont nous sommes toujours très proches aujourd’hui. Ils sont vraiment spéciaux.

Mais même avec toutes ces personnes qui me manifestaient leur amour et leur soutien, il y a quand même eu des moments difficiles. Au fil des années, il y a certainement eu des moments où mon esprit a dévié vers des endroits sombres. Sans raison, je me demandais parfois : Bon sang, pourquoi mes parents biologiques m’ont-ils mise à l’adoption, mais pas mes autres frères et sœurs biologiques ? J’en venais à me demander s’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi, en tant que personne. J’étais très jeune, mais je me souviens très bien m’être dit : peut-être que je pourrais faire quelque chose pour que ces parents me veuillent de nouveau.

Mais ensuite, je passais du temps avec ma famille, la seule famille que j’ai jamais connue, et je me rendais compte encore une fois à quel point elle était spéciale.

Quand j’ai commencé à m’améliorer vraiment au basket, ma famille a été complètement impliquée.

Les gens me demandent tout le temps à quoi ressemblait le basket au lycée en Alaska et, pour être honnête avec vous, c’est plutôt la même chose que partout ailleurs. Sauf qu’il y a une toute petite différence.

Il y a une règle qui dit que si la température atteint les -40°C, les matchs sont annulés. A part ça, c’est en gros la même chose. -38°C ? C’est bon. Vous pouvez jouer. -40°C, c’était la limite.

Mes parents, ça leur aurait été égal qu’il fasse -43°C. Ils seraient tous les deux venus à chacun de mes matchs. Et ils étaient investis. Mon papa était toujours celui qui était à fond dedans et embêtait les arbitres pour les coups de sifflet manqués. Et ma maman ? Elle n’était pas aussi intense, mais son truc c’était qu’elle voulait que je m’amuse. Elle me demandait toujours si j’étais en train de m’amuser parce qu’elle avait besoin de s’en assurer. A chaque fois que je la regardais dans les tribunes, je la voyais en train d’applaudir et d’encourager. Et à chaque fois que je tombais ou que je me tordais la cheville, lorsque je rassemblais mes esprits et levais les yeux, elle était sur le terrain, juste au-dessus de moi.

Pour moi, c’était toujours incroyable pour moi. Comme si elle était une super-héroïne ou un truc comme ça. C’était son truc. Son super pouvoir était d’accourir pour m’aider si j’avais besoin d’elle. Et vous savez quoi, je n’ai jamais été embarrassée par ça. Même pas un tout petit peu.

Cela me rappelait seulement quelle personne merveilleuse elle était et à quel point elle m’aimait.

Ma famille était tellement heureuse pour moi lorsque j’ai signé à l’université d’Oregon pour montrer au reste du pays de quoi j’étais faite. Il y a eu énormément de choses spéciales pendant mon passage à Eugene mais, honnêtement, je pense que la chose la plus cool de toute cette expérience a été de rendre ma famille fière.

Et un truc que vous devez vraiment savoir sur ma famille c’est que vous n’avez jamais à vous demander s’ils sont fiers de vous. Vous allez l’entendre. Tous les jours. Plusieurs fois par jour. L’amour et le soutien… honnêtement, cela ne s’arrête simplement jamais.

Donc même si la Draft WNBA de cette année a été différente de bien des façons à cause de la crise du coronavirus, c’était en fait presque plus cool qu’elle soit virtuelle pour avoir tous les membes de ma famille présents quand j’ai appris que j’avais été choisie en 8ème position par le Sky. Et je dois dire que quand mon nom a été appelé et qu’il s’est avéré que j’allais aller à Chicago, nous tous, assis dans le salon, on a su immédiatement ce que cela voulait dire.

Cela allait bien au-delà du basket.

Est-ce que tu vas essayer de contacter tes frères et sœurs biologiques là bas ?

Qu’en est-il de tes parents biologiques ?

S’ils te contactent, qu’est ce que tu feras ?

Je ne vais pas mentir. Cela fait beaucoup de choses auxquelles il faut penser. La manière dont vont se passer les choses pour moi à Chicago m’occupe constamment l’esprit depuis cette soirée.

Peu après la Draft, ma mère m’a parlé et m’a dit qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’il allait advenir à Chicago, mais qu’il était possible que certains membres de ma famille biologique me contacteraient peut-être.

« Je t’aiderai autant que tu le souhaites et je te soutiendrai à 100%, peu importe ce que tu décides de faire », m’a-t-elle dit.

Et, wow, pour être tout à fait honnête avec vous, je ne sais pas vraiment ce que je vais faire. Pour l’instant, je prends en quelque sorte les choses comme elles viennent. Ce n’est pas une situation qui est évidente.

Ce n’est pas noir ou blanc.

Il y a des jours où je me réveille et je me dis : bon sang, ouais, j’aimerais beaucoup essayer de les retrouver et voir comment ils sont. Je pense à ce à quoi ils pourraient bien ressembler. A comment ce pourrait potentiellement être vraiment bien s’ils étaient cool et voulaient construire une relation positive. Mais il y a des jours où je pense complètement l’inverse et n’ai aucune envie de faire autre chose que d’aimer ma famille en Alaska autant que je le peux.

Je suis un être humain, vous comprenez ? Je change d’avis tout le temps.

Et ouais, je ne vais pas mentir, il y a certainement une part de moi qui espère qu’ils vont me contacter et qu’ils décident que je suis quelqu’un qu’ils aimeraient apprendre à connaître. Des fois je me dis même que ça se terminera comme ces histoires qu’on ne voit que dans les films. Et si je marchais dans les rues de Chicago et qu’en levant les yeux je voyais une jeune femme qui me ressemblait complètement ? Et si c’était ma sœur ? Et si pendant un match je voyais un garçon ou une fille qui me ressemble ?

Je suppose qu’on ne peut qu’attendre de voir ce qui se passera.

Dans tous les cas, ce sera vraiment intéressant d’explorer la ville et d’apprendre à la connaître. De réfléchir à comment les choses se seraient passées pour moi, à quel point ma vie aurait été différente, si j’avais grandi à Chicago.

Mais ne vous méprenez pas : ma famille, c’est celle que j’ai en Alaska. Je suis incroyablement fier d’elle et je suis vraiment bénie d’avoir tous ces gens dans ma vie. Ils sont tout ce que j’ai connu jusqu’ici et ils ont été là pour moi – de toutes les façons possibles – chaque jour de ma vie. Je les aime de tout mon cœur.

Aujourd’hui encore, si je suis avec ma mère, impossible de laisser quelqu’un d’autre me coiffe. Et peu importe où j’irai, ce que je ferai, ou combien d’argent j’aurai ou pas, je ne laisserai personne d’autre coiffer mes cheveux. Sous aucun prétexte.

C’est la meilleure. Personne ne pourrait être meilleure qu’elle.

C’est le lien spécial que j’aurai toujours avec elle.

Et avant que je termine, je voudrais juste partager une dernière histoire au sujet de ma maman, si c’est possible.

C’était le jour de la Draft. A la maison, à Fairbanks.

Tôt dans l’après-midi, je suis rentrée d’une course et j’ai appris que je devais faire des photos avant la Draft. Alors, sans aucune hésitation, un peu comme un réflexe, j’ai crié :

« Mamaaaaaaaaan… peux-tu m’aider avec mes cheveux ? »

C’est comme si on avait remonté le temps d’environ une décennie, juste en clignant des yeux.

En moins de deux, ma maman m’a assise sur une chaise dans ma chambre et elle était de nouveau au-dessus de moi, avec le peigne et la lotion. C’était comme lorsque j’étais petite. Et c’était vraiment une chose trop cool à expérimenter pendant un jour si important. J’aurais pu fermer les yeux pendant ce moment et on aurait été de retour en 2010, avec nous deux assises sur le canapé à regarder la télé pendant qu’elle faisait son truc et rendait mes cheveux magnifiques.

Je n’oublierai jamais ce moment, aussi longtemps que je vis.

Il n’était pas question de sport professionnel, de médias, de Draft, de basket, ou de n’importe quoi d’autre. Juste de nous.

C’était ma maman – ma maman – coiffant les cheveux de sa fille, comme au bon vieux temps. Et sa fille en adorait chaque seconde.



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