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Sue Bird

Demandez à Sue Bird quel est le conseil le plus utile qu’elle ait reçu dans sa carrière, et elle vous répondra sans hésitation en citant les mots de celui qui fut son entraîneur pendant près de quatre ans à l’Université du Connecticut, l’emblématique Geno Auriemma : l’important au basket, ce n’est pas la question « comment », c’est la question « quand » (basketball is not a game of how to, it’s a game of when to). Une maxime simple, mais qui sans doute mieux que toute autre peut résumer le parcours extraordinaire de celle qui, des parquets de la petite ville de Syosset, s’est hissée au sommet du basket mondial, toujours grâce à un sens aigu du moment.

Premières heures (1980-1998)

Sue Bird a grandi à New-York, et elle aime le rappeler. Son album préféré ? « Ready To Die », de Notorious B.I.G, ou Biggie : une ode à la capitale du monde et au New York state of mind. Sa pizza préférée ? N’importe quelle pizza préparée à New-York. Son explication rationnelle quand on lui demande d’où lui vient son amour pour les passes aveugles ? Je viens de New-York, donc j’aime avoir du swag. Sue est une fille de New-York, c’est une évidence. Mais ses bagels préférés ne se trouvent qu’à Syosset.

Syosset, c’est la petite zone urbaine sur l’île de Long Island où Sue a grandie. New-York, mais pas vraiment. Un petit havre de paix au coeur de l’agitation perpétuelle, une forme d’humilité dans la grandeur qui correspond bien à la personnalité de celle qui, en dépit de ses trois titres de championne WNBA et de ses quatre médailles d’or olympiques, semble à l’aise dans n’importe quelle situation. Syosset — c’est là que tout a commencé. Mais nombreux sont ceux qui, alors qu’ils interrogent Sue Bird sur son enfance dans l’espoir d’y trouver la clef de son succès, sont déconcertés par la simplicité de ses réponses. Enfant, Sue ne passait pas toutes ses journées dans un gymnase à répéter inlassablement les mêmes gestes sous le regard exigeant d’un parent rêvant de gloire. Non, Sue faisait simplement du sport pour s’amuser, touchant un peu à tout, de l’athlétisme au football en passant, bien sûr, par le basket.         

C’est d’ailleurs pour imiter sa soeur Jennifer, de cinq ans son aînée, que Sue touche ses premiers ballons. À la mi-temps des matchs de sa soeur, elle court sur le terrain pour exercer son shoot et travailler sa dextérité. Le sport lui permet avant tout de se faire des amis et de rassasier sa soif de compétition. Sa mère, Nancy, infirmière au lycée de Syosset (ce même lycée que Sue côtoiera plus tard pendant deux ans), la conduit toute la semaine d’un entrainement à l’autre. Son père, Herschel, cardiologue de profession, les amène souvent, sa soeur et elle, au restaurant. Une ou deux fois par semaine, la famille à l’emploi du temps très chargé essaie de se retrouver autour d’un repas partagé. Apprécier les choses simples, jouer pour le plaisir, partager ses joies avec d’autres, en un mot, vivre simplement, enfant, sa vie d’enfant, voilà la fondation du succès de Sue Bird.

Assez vite, toutefois, son talent est remarqué. Elle prend part aux compétitions organisées par l’Amateur Athletic Union (AAU basketball) et, à seulement onze ans, signe son premier autographe à un agent de sécurité qui, à la mi-temps d’un match, prédit qu’elle deviendra une star — tel est le pouvoir de l’intuition. Après deux ans passés au lycée public de Syosset, Sue traverse New-York et rejoint le renommé Christ The King High School, dans le Queens, où elle retrouve la plupart de ses coéquipières d’AAU. Lors de son année de terminale, son équipe, invaincue tout au long de la saison, est sacrée championne de l’État de New-York, et Sue est nommée joueuse de l’année. Il est temps de partir pour l’université.

À cent à l’heure (1998-2002)

Vous l’aurez sans doute compris, petite, le plus grand modèle de Sue était sa grande soeur Jennifer. Quelques années auparavant, elle avait été admise à la très sélective Brown University. Le dilemme fut donc cornélien quand Sue reçut des offres de la part de plusieurs universités, toutes prestigieuses, et dut choisir quel établissement rejoindre pour la suite de ses études et de sa carrière. Après un peu de réflexion, le choix fut restreint à deux universités : Stanford, ou UConn. La Californie, ou le Connecticut ; l’excellence académique, ou le plus haut niveau sportif ; l’université par laquelle étaient passés deux présidents des États-Unis, ou l’empire naissant de Geno Auriemma. La fable raconte que Nancy Bird accrocha la lettre d’admission de sa fille à Stanford sur le réfrigérateur familial, mais la légende, quant elle bien réelle, nous apprend que Sue choisit Auriemma.

L’arrivée à UConn marque un changement radical pour Sue. Blessée au genoux pour la majeure partie de sa première année, c’est au début de son année de sophomore qu’elle goûte véritablement au style Auriemma. Un beau jour, le coach mythique la convoque dans son bureau, et lui fait savoir qu’à partir de ce moment précis, tout ce qu’il se passera sur le terrain sera de sa faute. Si une de ses coéquipières est mal positionnée en attaque ? Ce sera de sa faute. Si un ballon est perdu ? Ce sera de la faute de Sue. Sue. Toujours Sue. Malgré la stupeur initiale, elle comprend vite ce que Geno attend d’elle. Avec sa démesure caractéristique, l’entraineur d’UConn lui laissait simplement savoir qu’elle devrait désormais se comporter en tant que leader : il attendait d’elle qu’elle prenne le jeu à son compte : qu’elle soit présente pour orienter ses coéquipières, pour les guider de manière à sublimer leur jeu. Vingt ans plus tard, ce sens profond du collectif est encore ce qui fait la marque distinctive du style Sue Bird.

Sue remporte deux titres de championne NCAA avec les Huskies : en 2000 tout d’abord, puis en 2002 aux côtés de Diana Taurasi, Swin Cash, Tamika Williams, et Asjha Jones — sans doute le meilleur cinq majeur de l’histoire de la NCAA. En plus des trophées, elle quitte UConn avec des amitiés fortes qu’elle conservera tout au long de sa carrière : avec Swin Cash, notamment, qui avait partagé sa chambre d’étudiante, mais aussi avec Diana Taurasi. Des années plus tard, Diana affirme encore qu’il n’est pas, pour elle de meilleure coéquipière, de meilleure meneuse, et […] de meilleure amie que Sue.

L’heure de gloire (2002-2010)

Sue Bird quitte donc le Connecticut de la plus belle des manières : avec un titre de championne, à la suite d’une saison parfaite. Il est temps de faire le grand saut. Choisie en première position de la draft de 2002 par le Seattle Storm, celle qui, jusque-là, n’avait jamais vécu à plus de deux heures de Syosset, découvre qu’elle sera désormais chez elle dans l’État de Washington, à l’extrême opposé du pays. La première pensée qui lui traverse la tête? Ça n’aurait pas pu être plus loin. La seconde ? La météo dit qu’il ne pleut pas aujourd’hui. C’est surprenant!

Sa venue a beau être attendue par tous dans l’Emerald City, les débuts à Seattle sont assez difficiles. Elle qui n’avait plus l’habitude que de gagner retrouve le goût amer de la défaite dès les débuts de sa carrière professionnelle. Et elle se rend bien vite compte que tirer dans une bouteille en rentrant au vestiaire pour exprimer sa frustration n’est plus une pratique courante en WNBA, où le niveau est si équilibré qu’une équipe de bas de tableau peut faire tomber une plus grosse écurie à tout moment. Welcome to the league, rookie!

En plus de ces débuts difficiles sur le terrain, la cohabitation n’est pas simple avec l’autre star de l’équipe, l’Australienne de vingt ans draftée l’année précédente, elle aussi en première position de la draft : une certaine Lauren Jackson. Quatorze ans plus tard, lors de la cérémonie de retrait du maillot de Lauren, Sue revient avec humour sur ces premiers mois passés à croire que Lauren la détestait. Mais sur le terrain l’alchimie est immédiate. Le duo Bird/Jackson fait des merveilles et, bien vite, offre son premier titre WNBA à Seattle. Nous sommes en 2004, et entre temps les deux jeunes femmes ont bien sûr eu le temps de devenir inséparables. La même année, elles se retrouvent face à face en finale des Jeux Olympiques d’Athènes, mais c’est Sue et la Team USA de Sheryl Swoopes, Lisa Leslie et Tina Thompson qui repartent avec l’or.

Sue a donc vingt-quatre ans, et elle a tout gagné : elle est double championne NCAA, championne WNBA, et championne olympique. Le scénario peut sembler idyllique, mais pourtant, rien n’est encore fait. Car une fois sur le toit du monde, il ne reste plus qu’une chose à faire : regarder en bas, et avoir le vertige. Prendre conscience de ce qu’est la réalité de la WNBA, et du niveau de compétition qui règne dans cette ligue, une des plus difficiles à atteindre. Comprendre que soulever une fois le trophée signifie souvent lui dire ensuite adieu pendant plusieurs années. Car comme Sue aime à le dire, gagner une fois n’est difficile, c’est gagner à nouveau qui l’est. Il faudra attendre 2010 pour que le Storm remonte sur la plus haute marche du podium et offre son deuxième titre de champion à l’Emerald City. Cette fois, Swin Cash est aussi de la partie, et ce succès scelle de belles retrouvailles entre coéquipières d’antan.

Changement d’heure (2011-2015)

La carrière de tout athlète est faite de hauts et de bas. Mais dans la carrière de tout grand athlète, les bas préparent de nouveaux hauts. Ou pour reprendre la citation préférée de Sue Bird : Tough times dont last, tough people do (les moments difficiles passent, les personnes fortes restent). Une fois l’euphorie des premières années retombée, Sue et le Storm connaissent une période de creux. En 2011, les rêves de back-to-back sont compliqués par une blessure de Lauren Jackson, et le l’équipe s’incline finalement face au Mercury lors du premier round des play-offs. Puis, les années passent et se ressemblent : en 2012, la préparation aux Jeux Olympiques et une nouvelle série de blessures mettent à mal l’équilibre de l’équipe. En 2013, le Storm s’incline à nouveau lors du premier round des play-offs, cette fois face aux Lynx du Minnesota. En 2014, l’équipe rate les play-offs pour la première fois depuis 2003.

C’est l’attachement fort de Sue à la franchise qui l’a draftée à ses débuts, la seule pour laquelle elle n’ait jamais joué, qui la pousse à rester fidèle à la ville de Seattle au cours de ces longues années de reconstruction. Mais des doutes l’assaillent également sur le plan personnel : elle sent que sa carrière prend un mauvais tour, et craint de ne pouvoir retrouver son niveau d’antan. Mais nulle place pour la lamentation, et pas question de s’installer dans ce faux rythme. Il est temps de rebondir, coûte que coûte.

À la bonne heure (2015-aujourd’hui)

En 2015, la première pierre du nouvel édifice du Storm est posée : avec le premier pick de la draft, le Storm fait venir le phénomène Jewell Loyd sur ses parquets. Mais c’est l’année 2016 qui semble être le véritable tournant, pour l’équipe comme pour Sue. Sur le plan sportif, le Storm drafte la quadruple championne NCAA (et quadruple MVP du tournoi) tout droit sortie d’UConn, Breanna Stewart. Beaucoup voient dans le duo Loyd/Stewart un avatar du duo légendaire Bird/Jackson : l’expérience de Sue combinée au talent frais de ces nouvelles joueuses de haut calibre pousse forcément à l’optimisme : il ne reste plus qu’à gagner des titres!

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 Mais ce n’est pas uniquement sur les terrains que l’année 2016 marque un tournant pour Sue. Celle qui fait désormais parmi des joueuses les plus âgées de la ligue change radicalement son mode de vie et sa préparation physique. Elle s’entoure de professionnels de la santé et de la nutrition qui l’aident à adopter un régime personnalisé, à optimiser ses heures de sommeil, et à tirer profit des outils technologiques pour retrouver le meilleur niveau.

Par ailleurs, Sue qui, pendant longtemps, avait été une personne très privée, partageant peu sur sa vie personnelle, se livre progressivement à son public. Quelques mois avant les Jeux Olympiques de Rio (où elle décroche sa quatrième médaille d’or olympique), elle rencontre Megan Rapinoe, la joueuse star de l’équipe de football (soccer) des États-Unis et du Reign de Seattle. Quelques quelques heures avant le début du All-Star Game 2017, Sue officialise leur relation. Seattle a désormais son couple présidentiel!

Cette rencontre coïncide avec une période où se succèdent diverses prises de position fortes, de la part de Sue comme du Storm. Du tee-shirt noir porté en solidarité avec le mouvement Black Lives Matter au soutien apporté à Breanna Stewart suite à son témoignage dans le cadre du mouvement #MeToo, la Sue de fin de carrière s’affirme sur tous les terrains et use de son pouvoir d’influence pour défendre les causes qui lui tiennent à coeur. Les hésitations des premières années sont bien loin.

Mais il est sans doute logique de revenir aux parquets pour commencer à conclure ce portrait de Sue Bird. En 1998, Sue arrivait à UConn avec l’insouciance et les rêves de tout freshman. Cette année-là, la WNBA, qui fêtait son deuxième anniversaire, l’autorisait à rêver d’une carrière professionnelle aux États-Unis. Vingt ans plus tard, en 2018, elle devient championne WNBA pour la troisième fois de sa carrière. Meilleure passeuse, joueuse ayant joué le plus de matchs dans l’histoire de la ligue, membre de l’équipe des vingt ans, Sue Bird a marqué la WNBA de son empreinte. Au fil des saisons, elle continue à courir après ses aspirations de jeunesse. Ni médailles ni trophées n’auront pu tarir ses rêves de victoire. Winning just never gets old.

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🗣 Storrrmmmm Yeaaahhhhh 🏆

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Il ne nous reste plus, à présent, qu’à revenir à la maxime dont découle l’ensemble de ce portrait : l’important, au basket, n’est pas la question « comment ? », c’est la question « quand ? ». Selon les mots de notre championne : une fois qu’on atteint un certain niveau, tout le monde sait shooter, passer, marquer : la véritable question, c’est de savoir qui peut faire ces choses le plus longtemps. Qui peut continuer à shooter, passer, marquer à la trente-neuvième minute du match, quand il s’agit de mettre un panier ou de perdre. Qui peut continuer à shooter, passer, marquer après avoir joué 100 matchs. Continuer à shooter, passer, marquer, après avoir joué 200 matchs. 300 matchs. 400 matchs. Qui peut continuer à shooter, passer, marquer, après avoir joué 500 matchs… — une joueuse en WNBA :

Sue Bird.