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Amy Bonner, une arbitre passionnée et passionnante

En marge de notre dossier sur l’arbitrage, nous avons eu la chance de pouvoir poser plusieurs questions à Amy Bonner, arbitre professionnelle qui a officié en WNBA, G-League, NCAAW et dans les compétitions internationales de la FIBA.

Une rencontre passionnante qui nous a permis d’en savoir beaucoup plus sur le métier et la réalité des arbitres de ligues professionnelles.

We found Amy’s answers so interesting that we decided to give the opportunity to the english speaking readers to have it in the original language. You can find it by clicking here.


Commençons par parler de vous. Une question simple pour commencer : comment vous est venue l’envie de devenir arbitre ?

A l’époque où j’étudiais à l’université, j’avais besoin de me faire un peu d’argent sans prendre un travail à temps plein. Mes études pour obtenir un diplôme en physiothérapie et mon emploi du temps avec l’équipe d’athlétisme rendaient ça impossible. Le père d’une coéquipière nous a suggéré d’arbitrer pendant les week-ends. J’adorais jouer au basket donc ça m’a semblé être parfaitement adapté. J’ai commencé à travailler dans les ligues de loisirs sur le campus et sur des matches du coin en middle school (l’équivalent du collège, NDLR). Une fois que j’ai eu mon diplôme et terminé mes stages, un ami qui choisissait les arbitres pour des matches de high school (l’équivalent du lycée, NDLR) m’a demandé si je voulais travailler sur certains matches. Ça a commencé comme un passe-temps, mais c’est rapidement devenu une passion.

Parlons plus spécifiquement de la WNBA : quel parcours avez-vous suivi pour arriver à arbitrer en WNBA et en G-League ? Quelles sont les étapes ?

Chacun suit un chemin différent pour atteindre la G-League, la WNBA ou la NBA. Aujourd’hui, c’est plus structuré et le chemin est plus clair. Quand j’ai commencé, il fallait un peu de chance pour être vue et identifiée comme une candidate potentielle. Pour la plupart, on travaillait sur des matches NCAA avant de débuter dans les ligues professionnelles. J’ai arbitré un match universitaire avec une arbitre qui officiait aussi en WNBA. Elle pensait que j’avais du potentiel et a fait en sorte que je sois invitée au camp d’entraînement. Au printemps suivant, j’ai effectué mon premier entrainement professionnel. Après ça, j’ai été invitée à la Summer League NBA. C’était en 2002. De là, j’ai été embauchée en NBDL, que l’on appelle aujourd’hui G-League. Après trois saisons en NBDL, j’ai été prise en WNBA.

Aujourd’hui, le chemin qui mène aux rencontres professionnelles est devenu quelque chose de plus systématique. La ligue a des observateurs dans tout le pays pour identifier les jeunes arbitres talentueux et dont ils estiment qu’ils ont le potentiel pour devenir professionnels. Ces arbitres sont ensuite invités aux camps d’entraînement estivaux et s’ils sont performants, ils montent en niveau sur une période de 2 ou 3 ans. Cela commence avec ce que l’on appelle le “Grassroots Camp”, puis le Mid-Level et enfin l’Elite Camp. Ces sessions consistent en un entraînement progressif, chaque niveau offrant des concepts de plus en plus avancés qui englobent tous les aspects de l’arbitrage. Les arbitres passent du temps en classe à étudier des vidéos, les règles du jeu, le rôle que joue la communication, mais ils sont aussi évalués sur des matches. Ils sont notés sur la connaissances des règles, la condition physique, la compréhension du système que nous utilisons pour définir les zones de responsabilité de chacun des arbitres, la communication et bien entendu la justesse de leurs décisions. Il y a aussi beaucoup de critères intangibles qui sont évalués. La façon dont tu réagis à une erreur, comment tu encaisses une critique, ta capacité à t’adapter, ton professionnalisme en dehors du terrain… Ces sessions sont organisées par des arbitres qui officient en G-League, en WNBA et en NBA, mais aussi par les directeurs du développement arbitral de ces trois ligues. Les meilleurs candidats lors de l’Elite Camp sont identifiés, évalués, puis embauchés en G-League, invités à revenir l’an prochain ou, malheureusement, écartés du programme. Après avoir travaillé en G-League, les arbitres voient leur capacité à officier en WNBA ou en NBA évaluée. Certains sont susceptibles d’aller en WNBA, puis en NBA ensuite. 

Comment se passe une journée de match en WNBA du point de vue de l’arbitre d’un point de vue pratique ?

En général, on arrive en ville la veille au soir. On a une réunion dite de “jour de match” dans la matinée pour discuter de la rencontre, de problème potentiels, des interprétations des règles et de la manière dont on entend traiter les situations particulières pendant le match. La plupart d’entre nous effectue un entraînement léger pour détendre notre corps après le voyage de la veille. On déjeune souvent ensemble, puis on retourne à l’hôtel pour nous préparer individuellement. J’aime me pencher sur un chapitre du livre des règlements ou des cas particuliers, puis faire une petite sieste. On arrive généralement à la salle entre 1h15 et 1h30 avant le coup d’envoi. Une fois que l’on est à la salle, l’emploi du temps est chargé. On surveille le système de ralenti instantané, on rencontre l’équipe en charge de la sécurité, mais aussi celle de la chaîne de télévision si le match est diffusé. On se change, on s’échauffe et on discute des dernières choses qui nous passent par la tête. Après le match, on visionne dans notre vestiaire toute action importante qui a pu influer sur le résultat du match. Un coup de sifflet qui a décidé du sort du match, une décision qui a entraîné une faute technique ou des actions anti-sportives. On envoie ensuite ce rapport au bureau de la ligue. On reçoit également une vidéo du match pour que l’on puisse s’auto-évaluer. En général, je laisse passer une journée, puis je décortique ou visionne chaque action en évaluant la justesse de ma décision, mon positionnement, ma présence sur le terrain, mes échanges avec les joueurs et les coaches, afin d’analyser de quelle manière j’aurais pu mieux gérer la situation. Si tu ne fais pas l’effort d’être honnête quand tu t’évalues, tu ne t’amélioreras jamais et tu ne resteras pas longtemps dans la ligue. Au même titre que les joueurs, on essaye constamment de trouver des moyens de progresser.

Une question qui peut paraitre un peu simple mais pourtant, je me la pose : comment décidez-vous, avec vos collègues, qui se place où sur le terrain ? Qui va lancer la balle au tip-off ? Ca se décide au pierre papier ciseaux ?

C’est bien plus formel que ça (rires) ! C’est la ligue qui nous donne nos positions sur le terrain et cela peut changer d’un match à l’autre. C’est le cas en NCAA, en FIBA et dans les ligues professionnelles. A chaque match, l’un des arbitres est désigné chef d’équipe. En général, c’est l’arbitre le plus expérimenté du groupe qui est choisi. Le chef d’équipe doit s’occuper de contacter le reste du groupe, préparer et organiser l’avant-match, puis écrire le rapport d’après-match. Dans les matches FIBA, c’est le chef d’équipe qui lance la balle pour donner le coup d’envoi. En NCAA et en NBA, n’importe quel membre du groupe peut lancer la balle si c’est lui qui a la meilleure technique. Sur le terrain, le chef d’équipe s’occupe des visionnages vidéo et communique avec l’équipe de production pour obtenir les angles de caméras dont on a besoin. S’il y a un souci sur l’application d’une règle ou le résultat d’un visionnage vidéo, c’est lui qui a le dernier mot après avoir pris l’avis des autres en considération. En situation de jeu, les chefs d’équipe n’ont pas plus de pouvoir que les autres en ce qui concerne les décisions. Ils ne peuvent pas déjuger un autre arbitre juste parce qu’ils ont ce statut. Il y a un système pour désigner quel arbitre couvre quelles zones sur le terrain et la manière dont on se déplace d’un côté à l’autre du terrain. La NCAA, la FIBA et la WNBA utilisent ce système avec quelques petites différences parfois. L’objectif est de positionner les arbitres de manière optimale pour évaluer correctement chaque type d’action.

On a beaucoup parlé de la question des salaires en WNBA et je me demandais si ça s’appliquait aussi aux arbitres : y a-t-il une différence de rémunération si vous arbitrez un match en G-League ou en WNBA ?

Les arbitres des trois ligues appartiennent à un syndicat, la National Basketball Referee Association (NBRA). Chaque ligue a un contrat bien à elle qui définit les conditions de travail. Cela inclut ce qui est lié aux voyages, aux bénéfices, aux règles de travail et bien entendu la rémunération. Ce n’est pas différent de la plupart des métiers où tes revenus augmentent en fonction de ton expérience. Chaque ligue à sa propre grille de salaires, mais celles de la WNBA et de la G-League sont similaires.

Entre les rencontres FIBA et celles que vous arbitrez aux Etats-Unis, comment organisez-vous votre planning ? La saison WNBA ne dure que 4 à 5 mois par exemple, que faisiez-vous avant et après ?

C’est assez difficile. Je suis une physiothérapeute de métier. Très tôt dans ma carrière d’arbitre, j’ai été en mesure d’arbitrer des matches université de moindre niveau et d’occuper un poste de physiothérapeute. Finalement, j’ai décidé que l’arbitrage était ma passion et je m’y suis dédiée à plein temps. L’arbitrage est mon unique métier.

La saison NCAA se déroule de novembre à avril. On nous donne la liste de nos matches en septembre, cela couvre toute la saison régulière. La G-League s’étend de novembre à mai, mais les désignations sont faites mois par mois. On indique sur notre calendrier les dates auxquelles on arbitres et les personnes en charge de désigner les arbitres font en fonction. Comme vous le savez, la WNBA se joue de mai à octobre. Puisqu’il y a des matches durant l’été, les arbitres WNBA officient également en hiver. Certains travaillent sur des matches NCAA, masculins ou féminins, d’autres vont en G-League et il y en a aussi qui font les trois, en doublant G-League et NCAA en hiver, puis en enchaînant avec la WNBA en été. En plus des matches, il y a des camps d’entraînement où notre présence est requise – la Summer League NBA par exemple – ou des sessions NCAA où on nous demande d’être instructeurs. Les compétitions internationales ajoutent un autre niveau de difficulté à tout ce planning !

La NBA (dont font partie la WNBA et la G-League) a d’excellentes relations avec la FIBA et cela vaut aussi pour les programmes d’arbitrage. Donc lorsque l’opportunité de travailler sur un tournoi international se présence, les personnes en charge du planning pour la NBA, la WNBA et la G-League nous soutiennent et font en sorte que notre planning se construise en fonction de ces événements.  

Vous avez l’occasion de siffler les hommes en G-League, les femmes en WNBA mais aussi les matchs internationaux avec la FIBA ? Y a-t-il de grosses différences entre les matchs des hommes et des femmes au niveau de l’arbitrage ? Et entre le basket américain et européen ? 

Chaque ligue a sa propre personnalité et sa propre culture. Le style de jeu varie d’une ligue à l’autre, mais dans les trois un contact illégal reste un contact illégal. Ce qui est légal ou non est très similaire entre les différents matches. En G-League, il y a ce que l’on appelle l’attaque précoce. Les joueurs dribblent rapidement vers l’avant en cherchant à marquer immédiatement, que ce soit avec un shoot à 3 points pris très tôt, un drive tranchant vers le panier ou une passe rapide au poste. En termes de positionnement et de transition, on doit être prêts instantanément. La WNBA est plus technique. Il y a plus d’écrans, de passes et d’actions développées. Cela se traduit par davantage d’efforts pour s’ouvrir des angles de vue pour voir clairement le jeu. Dans les matches internationaux, le niveau d’énergie est très élevé, avec un ballon et des joueurs qui bougent constamment et partout ! Chaque style propose des difficultés différentes et requiert une préparation mentale différente. J’adore le défi que représente le fait d’arbitrer différentes ligues. Il est clair que ça me maintient constamment en alerte !

Est-ce que vous pouvez partager avec nous quelques uns de vos meilleurs souvenirs d’arbitre en WNBA ? Est-ce qu’il y a des joueurs avec qui ça a toujours été difficile sur le terrain et d’autres avec lesquelles vous avez pu développer une bonne relation de travail ?

J’ai tellement de superbes souvenirs qu’il est difficile d’en choisir un ou deux. Je dirais quand même que la première que j’ai arbitré au Madison Square Garden de New York était une expérience mémorable. Savoir que l’histoire du basket et du sport tout court s’est écrite au Garden et réaliser que tu fais maintenant partie de cette histoire, c’est quelque chose de très gratifiant. Mes premières Finales et mon premier Game 5 décisif sont aussi de grands moments. L’atmosphère est tellement intense ! J’adore participer à des rencontres où il y a une intensité aussi forte.

L’une des meilleures choses dans le monde du basket professionnel, ce sont les relations que tu développes. En WNBA, les joueuses sont là plus longtemps qu’en G-League ou en NCAA et le pool d’arbitres est plus petit. Il y a moins de 40 arbitres, donc on arrive à vraiment connaître la personnalité de chacun. Certaines joueuses sont intenses sur le terrain. D’autres ont des tempéraments plus calmes. Mais ce sont toutes des compétitrices. Diana Taurasi est sans doute la joueuse la plus intense et compétitrice que j’ai eu à arbitrer. Sa férocité peut être difficile à gérer, particulièrement pour des arbitres plus jeunes, mais son intensité a fait de moi une meilleure arbitre. J’ai beaucoup de respect pour son éthique de travail et sa passion, non seulement pour gagner, mais pour être la meilleure. Becky Hammon était une vrai leader sur le terrain, avec de la passion et de l’intensité, mais on pouvait aller la voir et discuter de n’importe quelle situation de jeu. Sue Bird est pareille. Il y a tellement de joueuses que je respecte en WNBA… Elle ne sont pas payées des millions de dollars. Donc leur motivation et ce qui les guide vient de l’intérieur. Elles jouent pour l’amour du basket et portent la responsabilité d’être des modèles pour les jeunes filles. Elles le font avec respect et attention.

On arbitre pour les mêmes raisons qu’elles jouent et je pense que les gens ne s’en rendent pas compte. On fait ça pour l’amour du jeu nous aussi. Je nous considère comme des gens qui veulent accomplir de grandes choses, se fixent des objectifs et visent l’excellence. La plupart des arbitres que je connais ont joué dans des équipes sportives à l’université avant de travailler. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais nous sommes aussi compétiteurs que les joueurs et les joueuses ! Prenez des arbitres et mettez-les dans des équipes. Vous verrez. Que ce soit pour jouer aux dames, aux cartes ou dans un sport, on est des morts de faim (rires) ! Notre adversaire en tant qu’arbitres, aujourd’hui, c’est la vidéo. On essaye tous de ‘battre la vidéo’ et de ne prendre que des bonnes décisions. On n’arrivera jamais à réussir le match parfait, mais c’est qu’on essaye d’atteindre à chaque fois.

Est-ce que des femmes comme Violet Palmer, la première à avoir arbitré en NBA, ou d’autres pionnières, vous ont inspirée ?

Violet Palmer et Dee Kantner sont bien sûr très inspirantes ! Chantal Julien aussi est une arbitre qui a ouvert des portes pour les autres. Chantal arbitrait des matchs professionnels masculins en Europe en 1995, juste avant que Dee et Violet n’arrivent en NBA. Ces femmes ne se sont pas contentées d’être là. Elles ont prouvé que les femmes peuvent être des arbitres de très haut niveau  et réussir dans des matches de tous les niveaux, au basket mais aussi dans plein de sports professionnels. Elles continuent aujourd’hui à être des références dans des rôles de mentors, de superviseurs ou d’instructeurs. Il y en a plein qui m’ont inspirée et continuent de le faire. Ce serait une faute pour moi de ne pas mentionner June Courteau parmi ces femmes incroyables. June est une pionnière qui m’a inspirée par son éthique de travail, sa passion et son désir d’apprendre et de s’adapter constamment pour aider les arbitres à s’améliorer.

Sans ce groupe de femmes qui ont connu le succès, la plupart d’entre nous n’auraient pas eu les opportunités qui s’offrent à nous aujourd’hui. Je leur suis très reconnaissante. J’essaye d’emprunter quelque chose à chacune d’entre elles en termes de style, puisque moi-même j’aide de jeunes arbitres à apprendre le métier désormais.


Merci à Amy Bonner pour son incroyable disponibilité et le partage de toute son expérience avec les lecteurs de Swish Swish.

Cette interview n’aurait pas été possible sans l’aide de Karine Cramazou et Chantal Julien. Mille mercis à toutes les 2 !

Et last but not least, merci à Shaï Mamou pour ses traductions au poil et à Damien Buono pour son talent de photographe.



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