Alors que nous devrions être au cœur de la Free Agency WNBA, en train d’affiner notre scouting des prospects de la future draft ou en train d’envisager à quoi ressembleront les rosters des nouvelles franchises d’expansion de Toronto et Portland, tout le monde retient son souffle dans l’attente d’une issue dans les négociations pour le nouveau CBA (Collective Bargaining Agreement, la convention collective qui régit le fonctionnement de la ligue entre les propriétaires et les joueuses). Depuis plusieurs mois, les discussions semblaient au point mort et le spectre d’une grève des joueuses et d’une saison retardée, voire même annulée, rodait.
Il y a quelques jours toutefois, Breanna Stewart, vice-présidente de l’association des joueuses, annonçait, au détour d’un podcast, que les négociations avançaient bien. Un vent d’optimisme avait alors soufflé. Mais ce soufflé justement est bien vite redescendu. La ligue a rejeté la dernière proposition de l’association des joueuses, la qualifiant « d’irréaliste » et indiquant que celle-ci représenterait une perte de plusieurs centaines de millions de dollars. La bataille de l’opinion publique est toujours engagée et les informations officielles sont difficiles à obtenir. Tentons un décryptage.
Les offres sur la table
Commençons par le commencement avec les dernières offres sur la table de part et d’autre.
- La WNBPA, l’union des joueuses, a proposé un modèle allouant en salaires au joueuses 27,5% du chiffre d’affaire brut de la ligue. Elles avaient déjà réclamé auparavant 31% et semblent même ouvertes à descendre à 25%. Ce modèle représenterait d’après certains calculs un salary cap par équipe proche des 9,5 millions de dollars.
A noter qu’il s’agit d’un modèle similaire au modèle NBA où les joueurs touchent environ 50% des revenus brut. Ce système avait été mis en place parce que les joueurs ne faisaient pas confiance aux clubs pour déclarer leurs dépenses.
- La WNBA et ses propriétaires a proposé, elle, un modèle allouant 70% des bénéfices de la ligue. ESPN indique que cela équivaudrait environ à 14,5% du chiffre d’affaire brut. Ce modèle représenterait un salary cap d’environ 5,65 millions de dollars par équipe. Un montant inférieur à celui réclamé par les joueuses mais le différent, au delà du montant en tant que tel, est surtout sur le mode de calcul, fondamentalement différent.
Sur le fond, on pourrait se dire que la différence tient à ces différences de montant et que l’équilibre finira par se trouver en « coupant la poire en deux ». D’autant que l’augmentation est, dans tous les cas, substancielle (le salary cap actuel par équipe est autour des 1,5 millions de $). Et il est très probable qu’en terme de montant, ce soit là qu’aboutissent les négociations. Mais la vraie question tient toujours. Les salaires seront-ils corrélés dans le futur à l’évolution du chiffre d’affaire ou des bénéfices ?
La nécessité de la transparence
Peu de gens le savent mais le précédent CBA prévoyait déjà que les salaires soient corrélés à la bonne réussite financière de la ligue. Ainsi, en plus de l’évolution du cap prévue contractuellement, il était prévu que les salaires soient augmentés d’une portion prise sur le bénéfice généré par la ligue s’il y en avait un.
Problème, ce mécanisme n’a jamais eu lieu. Version officielle, la ligue n’a jamais généré de bénéfice.
Tordons tout de suite le coup à cette idée reçue d’une ligue déficitaire. Si ça a été le cas par le passé, il parait hautement improbable que la ligue ne puisse pas générer de bénéfice à l’heure actuelle. Les informations plus ou moins consolidées, ou en tout cas jamais remise en question par qui que ce soit, sont une ligue qui a vu son chiffre d’affaire exploser sur ces dernières saisons. On parle ainsi d’une ligue qui générait moins de 100 millions de dollars de rentrée en 2019 pour être autour de 250 millions en 2024. En 2026, une étude demandée par la WNBA a projeté des revenus qui pourraient atteindre le milliard de dollars, entre autre, notamment, grâce au nouvel accord de diffusion TV. Si l’on fait rapidement quelques calculs autours des informations sorties dans le cadre de ces différentes propositions, on obtient un chiffre d’affaires aux alentours des 500 à 650 millions de dollars actuellement. Les ordres de grandeur semblent donc coller. On voit mal dans ces conditions comment la ligue ne pourrait pas structurellement générer de revenus, à moins d’une explosion de ses dépenses structurelles, mais on peine à voir lesquelles. Le meilleur exemple de cette bonne santé financière de la ligue est la liste des candidats à une expansion. On peine à croire que ces hommes et femmes d’affaire consommés aient envie d’investir dans une cause financière perdue.
En revanche, il est clair que la ligue a consenti récemment beaucoup d’investissements pour développer son business et le pérenniser. Et c’est sans doute là qu’a été absorbé le bénéfice, empêchant les joueuses d’en profiter, comme le prévoyait pourtant le précédent CBA.
Soyons clair. Ces investissements étaient nécessaires et ont été bénéfiques pour la ligue. La croissance de la WNBA est le fruit de plusieurs facteurs, dont l’arrivée d’une nouvelle génération (Caitlin Clark, Angel Reese, Paige Bueckers) mais il est aussi le reflet des efforts consentis par la ligue, en terme de visibilité, de marketing, d’accès aux diffusions des matchs, etc… Il est normal, dans le cadre d’un business en expansion de réinvestir tout ou grosse partie de ses bénéfices. Le problème dans ce cas est que la variable d’ajustement aura été… les joueuses, qui n’ont pas pu profiter de leur part du gâteau. Or, rappelons que le produit WNBA est constitué en fait majoritairement par… ses joueuses. Le sport professionnel est un business d’image et c’est l’image de ces dernières qui est utilisée comme base du produit à vendre.
C’est cela que les joueuses veulent désormais éviter dans le futur, comme les joueurs NBA l’ont fait avant elles. Etre servies avant que l’on ne puise dans le sac pour produire ces investissements, afin de ne plus être le dindon de la farce. Il est évident qu’un compromis devra être trouvé pour laisser à la WNBA une marge de manœuvre suffisante pour pouvoir continuer à investir. Mais si l’on gratte un peu, on se rend compte que la négociation n’a jamais pu être menée aussi loin car sur le principe, la ligue refuse de corréler ses salaires au chiffre d’affaire brut.
Il faut dire que ce mécanisme obligerait la ligue à se montrer transparente sur ses chiffres, chose qui n’est absolument pas le cas pour le moment. Et c’est sans doute là une pierre d’achoppement. Actuellement, on le voit, déduire les comptes approximatifs de la ligue oblige à s’adonner à des mathématiques bancales sur base d’informations lacunaires. D’autres méthodes de calcul tirées d’autres informations nous donneraient un chiffre d’affaire d’ores et déjà de plusieurs milliards. Bref, vous l’aurez compris, le manque de transparence est très préjudiciable dans ce dossier mais la ligue n’a sans doute pas intérêt à voir cette situation se modifier et c’est tout l’enjeu des négociations.
Une structure administrative compliquée
Il faut dire que la structure du board de la ligue n’aide pas dans ce contexte. En effet, 42% de la ligue appartient aux propriétaires WNBA, 42 autres % aux propriétaires NBA. Les derniers 16% appartiennent à un groupe d’investisseurs monté en 2022 pour une levée de fond qui avait rapporté 75 millions de dollars. Un groupe bien disparate qui vient compliquer les débats autour de la table. La réalité des différents propriétaires WNBA peut déjà être très différente, avec certains (coucou Chicago, coucou Connecticut) n’ayant pas du tout les mêmes moyens que d’autres (très) grosses écuries (coucou New York, coucou Vegas). Mais ces propriétaires ont quand même en commun leur réalité sportive et la nécessité de faire tourner une équipe et d’avoir une saison en 2026. Un réalité bien différente pour les propriétaires NBA, en particuliers les 23 n’ayant aucun intérêt direct dans une franchise « soeur ». Pour ces derniers, ces parts sont juste une prise d’intérêt dans un actif financier. Le contenu de ces négociations ne les intéressent donc que finalement assez peu en dehors du pur impact pécunier.
En revanche, les volontés de transparence des joueuses peuvent avoir un impact important pour eux.
Qu’arrivera-t-il si on se rend compte que la ligue est en fait beaucoup plus profitable qu’elle ne veut bien le faire croire et depuis plus longtemps qu’on ne le croit ? Quels intérêt et quelle rétribution obtiennent ces propriétaires sans franchise ? (Versement de dividendes ou intérêt dans les bénéfices par exemple ? ). La WNBA sert d’elle d’équilibrage pour les comptes de la NBA ?
Toutes ces questions ne sont évidemment qu’hypothèses plus ou moins crédibles et nous ne souhaitons pas tomber dans le complotisme. Mais ce manque de transparence ne peut amener qu’à ce genre de questionnement ou spéculation. Si la ligue avait une situation financière encore critique, elle aurait tout intérêt à être plus transparente sur ses comptes pour montrer le bien fondé de ses revendications et de ses craintes. Dans l’attente, on ne peut que se questionner.
Et maintenant ?
Vous l’aurez compris, l’issue semble à la fois si loin et pourtant si proche. A la suite de ce refus, Napheesa Collier, elle aussi membre importante de l’association des joueuses et fer de lance de la contestation, a répété que le dialogue n’était pas rompu, que les discussions avançaient dans le bon sens et que tout cela faisait partie des négociations. Reste que le temps presse. Pour qu’une saison puisse avoir lieu sans trop d’encombre, il faudrait que le CBA puisse être signé pour la mi-mars. Et c’est sans doute les raisons des mouvements actuels. La pression monte pour les différentes parties – sans doute plus pour la ligue que pour les joueuses d’ailleurs – et il importe de faire aboutir les choses dans un délai le plus bref possible. Bien malin celui qui pourra dire qui finira par craquer sur ses exigences.
D’autres points sont au menu des négociations, surtout la question du logement, en particulier pour les jeunes joueuses ou les joueuses moins payées, mais elles devraient se régler sans trop d’écueil une fois la grosse pierre d’achoppement du mode de rétribution réglé. A noter que les questions relatives au statut core ou à la priorisation ne semblent pas vraiment sur la table actuellement.
Affaire à suivre…
