Cleveland Rockers : l’Europe débarque sur scène

Lorsque l’on s’intéresse de près aux grands débuts de la WNBA, réaliser que Cleveland figurait parmi les huit premières villes retenues pour accueillir une franchise peut laisser circonspect. À l’époque, s’appuyer sur la notoriété (ou au moins la taille du marché) des clubs frères de NBA semble être une stratégie plutôt logique pour s’assurer un retour sur investissement qui tienne la route. Or, la cité post-industrielle du Midwest est autant connue pour abriter le musée du Rock & Roll Hall of Fame que pour sa réputation de lose ultime en matière de sports professionnels. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en cette seconde moitié des 90’s, les Cleveland Cavaliers ne sont pas exactement à compter parmi les cadors du paysage basketballistique US. En réalité, la raison de cette attribution est donc à chercher hors du circuit pro. En effet, il se trouve que l’État de l’Ohio, dont Cleveland est l’agglomération la plus importante, abrite un réseau de high schools et d’universités au sein duquel les programmes de basket féminin sont, au contraire, particulièrement performants. La ligue voit donc là une belle opportunité de mobiliser un public concerné et connaisseur. C’est pourtant bien loin de ce vivier local que les Cleveland Rockers trouveront plusieurs des pièces maîtresses qui animeront les sept seules saisons de leur existence.

We can be euroes

Cinquante ans séparent les lancements respectifs de la NBA (1947) et de la WNBA (1997). En l’espace d’un demi-siècle, le basket européen a, lentement mais sûrement, su développer un niveau suffisamment intéressant pour attirer le regard des recruteurs américains. À cet argument chronologique s’ajoute l’absence, aux États-Unis, d’options professionnelles crédibles pour les joueuses qui terminent leur cursus universitaire. Celles-ci se retrouvent donc contraintes d’émigrer en masse vers les championnats du Vieux Continent si elles veulent avoir l’opportunité de vivre de leur vocation. En cherchant à rapatrier ces athlètes au moment de son inauguration en grandes pompes, la WNBA entre donc pleinement en contact avec cette réalité européenne et, au passage, avec ses talents propres.

C’est ainsi que, dès la draft de 1997, le management des Cleveland Rockers décide d’assumer pleinement ce brassage international en sélectionnant, avec son pick numéro quatre, la tchèque Eva Němcová qui vient d’être élue meilleure joueuse européenne l’année précédente. Débarquant du championnat français avec un tel bagage, l’ailière s’impose immédiatement comme titulaire au sein de l’effectif. Alors que Cleveland entame la saison de la pire des manières avec trois petites victoires en onze matchs, ses 13.7 points de moyenne mais surtout son excellent pourcentage à trois points (43.5%) contribuent à renverser la vapeur pour terminer sur un bilan positif. Un effort remarquable qui vaut à Němcová une nomination dans la All-WNBA First Team de 1997. La native de Prague reste, à ce jour, la seule et unique européenne à voir son nom cité dans le cinq majeur des meilleures joueuses de la ligue.

Mais pour les Rockers, une copie honorable de 15 victoires pour 13 défaites reste toutefois insuffisante pour accrocher les playoffs. Afin de gravir cette marche supplémentaire, l’apport de la seule Eva Němcová se doit d’être complété. Pourtant, le vestiaire de Cleveland peut compter sur la présence d’une légende vivante en la personne de Lynette Woodard, la première femme à intégrer la troupe des Harlem Globetrotters onze ans plus tôt. Mais, à 37 ans, cette future hall-of-fameuse a dû sortir de sa retraite pour enfin avoir l’opportunité de jouer avec le statut de professionnelle dans son pays. Avec une contribution limitée, la meneuse vétérane ne fera pas illusion plus d’une saison à Cleveland.

Isabelle a les yeux bleus

Alors que Woodard file à Détroit pour la saison 1998, c’est à la draft que les Rockers trouvent la solution pour franchir un cap. En choisissant Suzie McConnell Serio, elles obtiennent enfin une vraie distributrice qui va booster l’attaque. Alors que Němcová est fidèle au poste pour la reprise, son implication offensive baisse quelque peu pendant sa seconde saison dans la ligue américaine. Car, bien alimentée dans la raquette par sa meneuse rookie, la française Isabelle Fijalkowski prend de l’épaisseur. Déjà un point d’ancrage important de l’attaque avec un peu moins de 12 points de moyenne l’année précédente, la pivot prend cette fois les commandes du scoring (13.7) à sa coéquipière tchèque. En y ajoutant ses 7 rebonds captés par match, Cleveland tient là une nouvelle cliente sérieuse dans son cinq majeur. Débarquée en WNBA un peu par hasard, l’ancienne pensionnaire de l’Université du Colorado se montre capable de tenir tête aux meilleures intérieures de la ligue lors du parcours surprenant des Rockers. Leur bilan de 19-11, le second meilleur de la ligue, leur permet en effet de prendre la tête de la Conférence Est. Cependant, alors qu’elles étaient en position idéale pour aller défier les mythiques Houston Comets en Finals, les Rockers terminent leur belle saison 1998 sur une fausse note en trébuchant, en trois manches, sur le Phoenix Mercury au stade des demi-finales. Mais avec Fijalkowski dans la peinture, Němcová à l’aile et McConnell à la mène, elles tiennent là les bases solides d’une équipe sur laquelle il va falloir compter.

Sauf qu’à l’aube de l’exercice 1999, le coup de massue tombe. Isabelle Fijalkowski ne reviendra pas à Cleveland. Pour expliquer cette fâcheuse déconvenue, le club invoque un désaccord avec la française sur les termes de son contrat. Mais à l’occasion de son interview accordée à Swish Swish l’an dernier, la version d’Isabelle diffère quelque peu. Même si l’argument salarial n’est pas écarté, ce seraient avant tout des raisons physiques qui l’auraient poussée à privilégier ses ambitions européennes en choisissant de ne pas traverser l’Atlantique cette année-là.À ce stade, il est d’ailleurs nécessaire de rappeler que, toujours aujourd’hui, la plupart des basketteuses de haut niveau sont en réalité signées dans deux clubs simultanément. Lorsque la saison WNBA se conclut, elles (re)partent jouer pour leur autre équipe en Europe, en Asie ou en Océanie (quand elles ne sont pas, en plus, sollicitées par leurs sélections nationales respectives). Il n’est donc pas rare de voir certaines d’entre elles s’accorder un peu de repos en faisant l’impasse sur une partie de ce calendrier infernal. Mais dans le cas de Fijalkowski, la rupture mentale avec la WNBA semble plus profonde. Malgré deux saisons très prometteuses à Cleveland, la pivot tricolore ne foulera plus jamais les parquets étasuniens.

Smells Like Team Spirit

Pendant ce temps-là, ses anciennes coéquipières accusent sévèrement le coup. En ‘99, pas de rappel de fin pour des Rockers qui bouclent un exercice catastrophique au fin fond du classement. L’entraîneuse Linda Hill-McDonald est priée de faire ses cartons et son remplaçant n’est autre que Dan Hughes qui, avant de rencontrer le succès qu’on lui connaît du côté de Seattle, obtient là son premier poste de head coach dans la ligue féminine. Le pari s’avère payant puisque, sous sa houlette, les Rockers ne tardent pas à revenir sur le devant de la scène. Une saison 2000 terminée à peine à l’équilibre (17-15) débouche sur une campagne de playoffs convaincante. Cleveland passe le premier tour en éliminant le Orlando Miracle, avant de tomber contre un New York Liberty qui s’en va subir sa désillusion annuelle contre Houston. En 2001, les filles de Hughes confirment ce regain de forme et déroulent la meilleure saison de l’histoire de la franchise. Avec 22 victoires en 32 rencontres, elles retrouvent, trois ans après, le sommet de la Conférence Est grâce à la défense la plus dissuasive de la ligue. Toujours pas suffisant, cependant, pour que la ville de Cleveland fasse enfin mentir la réputation de lose qu’elle traîne depuis une éternité. Malgré le trophée de Coach Of The Year remporté par Hughes, l’excellente saison 2001 des Rockers se solde une nouvelle fois par une grosse déception en playoffs. À la surprise générale, elles se font upset au premier tour par une équipe du Charlotte Sting qui filera tout droit vers les Finals cette année-là.

Au cours de ce cycle de deux ans, qui reste globalement positif malgré tout, le collectif de Cleveland s’appuie plus particulièrement sur l’apport statistique de l’arrière all-star Merlakia Jones et de l’intérieure Chasity Melvin. Aux côtés de ce duo, Eva Němcová fait toujours la démonstration de son adresse, tant au large que sur la ligne des lancers. En 2000, elle s’illustre même en rentrant 66 free throws de suite avant que sa saison ne soit brutalement stoppée par une rupture des ligaments croisés du genou. Les blessures la freineront encore davantage l’année suivante et 2001 sera d’ailleurs la dernière saison de la tchèque en WNBA.

Smoke on the Wauters

Qu’à cela ne tienne. Car, entre-temps, le front office de Cleveland s’est trouvé une autre pépite à polir. Le nouveau pari européen de la franchise s’appelle Ann Wauters et elle est la première Belge à tenter le Grand Saut en WNBA. Comme Isabelle Fijalkowski, avec qui elle a d’ailleurs été coéquipière, elle provient du club français de Valenciennes. Et comme Eva Němcová, elle atterrit dans le vestiaire des Rockers par la draft, mais carrément avec le premier choix cette fois. Alors qu’elle foule pour la première fois les parquets de la “W” à 19 ans, elle a déjà un CV long comme le bras. Avec Valenciennes, elle est quatre fois sacrée championne de France et remporte deux titres de l’Euroleague. Dans cette dernière compétition, elle réalise une moisson d’honneur individuels en ramenant les quatre trophées de MVP des Final Four disputés de 2001 à 2004. Prenons-nous à refaire l’histoire : si le basket féminin était considéré à sa juste valeur, Luka Doncic serait peut-être aujourd’hui surnommé “le Ann Wauters au masculin”. Mais comparaison n’est pas raison, et il faut admettre que la flandrienne n’a pas connu une entrée en matière aussi tonitruante que le prodige slovène. Car, en 2000, c’est sur le banc qu’elle débute les rencontres des Rockers. Mais sur les deux saisons suivantes, Ann voit son rôle prendre de plus en plus d’importance dans la rotation, jusqu’aux 11.2 points et 5 rebonds de moyenne enregistrés lors de la saison 2002. Cette année-là, la belge n’empêchera pourtant pas une nouvelle débâcle de son club.

À l’image de celle de 1998, la désillusion des playoffs 2001 aura une nouvelle fois eu de lourdes conséquences sur la dynamique des Rockers. En délaissant inexplicablement l’identité défensive qui les avait portées sur le toit de la Conférence Est, l’équipe coule inexorablement vers les abysses du classement. Le seul motif de réjouissances dans les paysages désolés de l’Ohio (en dehors de Lebron James) se nomme Penny Taylor, dont la bonne saison sophomore (13 ppg, 5.3 rpg) est récompensée par une sélection au All-Star Game 2002. Mais cette lueur d’espoir pour l’avenir des Cleveland Rockers ne va pas tarder à s’évanouir définitivement dans le crépuscule qui s’annonce.

It’s the final countdown

Spoiler alert : chaque article de ce cycle thématique consacré aux franchises WNBA disparues va forcément se terminer sur une mauvaise nouvelle. Mais le scandale qui vient la saupoudrer a toujours un parfum différent. Dans le cas de Cleveland, c’est au bout d’une saison 2003 honorable, qui la voit remporter la moitié de ses matchs et retrouver les playoffs malgré l’année sabbatique d’Ann Wauters, que l’avenir de la franchise s’assombrit brutalement. En effet, il n’y a que sur le plan sportif que le bilan des Rockers est à l’équilibre. Car du côté des finances d’un certain Gordon Gund, ça tire sérieusement la gueule. Après l’élimination au premier tour des playoffs face aux futures championnes du Detroit Shock, le propriétaire commun des Cavaliers et de Rockers annonce vouloir scinder son organisation et se séparer de son équipe féminine. En cause, une salle qui peine à se remplir. Pire, depuis la belle saison de ‘98, les recettes sur les tickets sont même en chute vertigineuse. Selon Gund, le club n’enregistre aucune forme de profit depuis son lancement six ans plus tôt et, malgré ses investissements, aucune des nombreuses tentatives d’inverser la courbe ne s’est révélée suffisante.

Si la fanbase des Rockers se mobilise immédiatement pour aider la WNBA à trouver un nouvel acquéreur, elle digère très mal des explications que le proprio voulait pourtant transparentes. Car il se trouve que, cette année-là, les Cavaliers viennent de drafter un certain Lebron James. Déjà considéré comme un phénomène générationnel, le “Chosen One” est destiné à devenir une véritable poule aux œufs d’or pour le business de la Gund Corporation. Pourquoi donc décider de vendre les Rockers à ce moment-là et, surtout, d’en faire une aussi mauvaise publicité, mettant leur existence même en péril ?

Trop tard. Le lendemain de Noël 2003, la WNBA laisse un bien vilain cadeau sous le sapin en annonçant la disparition définitive des Rockers. À l’époque, les temps sont durs pour la ligue qui, après les échecs retentissants de son implantation à Miami et à Portland (nous aurons l’occasion d’y revenir dans un prochain article), voit là sa troisième franchise disparaître en l’espace d’un an à peine. Quant aux joueuses de Cleveland, elles passent logiquement par la case “dispersal draft”. Penny Taylor sera retenue par le Phoenix Mercury, Chasity Melvin par les Washington Mystics, tandis que Ann Wauters prendra la direction du New York Liberty où elle deviendra all-star.

Sur le plan purement sportif, les sept saisons des Rockers prirent des allures de montagnes russes. Complètement plombé par les campagnes catastrophiques de 1999 et 2002, leur bilan trompeur de 108 victoires pour 112 défaites occulte tout de même quatre participations aux playoffs. Mais la plupart du temps réduites au rang d’anecdotes, surtout quand il s’agit de rappeler les goûts désastreux de certains graphistes à la fin des 90’s, leur disparition du paysage sportif US ne semble plus émouvoir grand monde. Sauf en Europe, où les expériences de joueuses phares telles que Eva Němcová, Isabelle Fijalkowski et Ann Wauters, resteront à jamais associées à la franchise de l’Ohio. Gageons que, grâce à Swish Swish, les quelques rescapées du naufrage pourront se consoler en découvrant que, de notre côté de l’Atlantique, ces souvenirs demeurent intacts.

Compo all-time (Stats en carrière)

PG : Suzie McConnell Serio

  • 6.6 ppg, 2 rpg, 4.7 apg, 0.9 spg, 0.1 bpg
  • 1998 Newcomer of the Year
  • 1998 All-WNBA 1st Team

SG : Merlakia Jones

  • 9.3 ppg, 3.7 rpg, 1.4 apg, 1 spg, 0.1 bpg
  • 3x All-Star, 2001 All-WNBA 1st Team

SF : Eva Nemcova

  • 11.7 ppg, 3.5 rpg, 1.9 apg, 1.1 spg, 0.6 bpg
  • 1997 All-WNBA 1st Team

PF : Chasity Melvin

  • 9.7 ppg, 5.4 rpg, 1.3 apg, 0.9 spg, 0.6 bpg
  • 1x All-Star

C : Isabelle Fijalkowski

  • 12.8 ppg, 6.2 rpg, 2.3 apg, 0.6 spg, 0.8 bpg

6th : Ann Wauters

  • 9.9 ppg, 5rpg, 1.3 apg, 0.6 spg, 0.7 bpg

Coach : Dan Hugues

  • 47,5% de victoires en saison régulière et 44% en playoffs
  • 2x Coach of the Year (2001, 2007)

Sources :

What Happened To The Cleveland Rockers ?, Sports Are From Venus

Cavaliers break ties with WNBA’s Rockers, 19 News

Cleveland Rockers, Encyclopedia of Cleveland History

1997-2003 Cleveland Rockers, Fun While It Lasted



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