Interview-Alyssa Thomas : “Les filles sont plus dures au mal que les hommes”

Alyssa Thomas, la power forward All-Star du Connecticut Sun et du ZVVZ USK Praha et Defensive Player of the Year 2020 de l’Euroleague, a répondu à quelques une des nos questions lors de son passage à Charleroi pour la rencontre contre les Castors de Braine en février dernier.

Nous avons pu évoquer avec elle son enfance et sa période universitaire à Maryland. Nous avons également discuté du nouvel accord salarial en WNBA, des transferts qui ont eu lieu dans son équipe du Connecticut Sun, de son expérience overseas ou encore de son jeu et des changements qu’elle y a apporté suite à des blessures aux épaules.

Il paraît que tu étais plus attirée par le soccer quand tu étais petite et que c’est ta mère qui t’a poussée à choisir le basket, un peu contre ta volonté. A quel moment est-ce que tu t’es dit : ‘Ok, Maman avait raison’ ?

Je me souviens du jour où elle m’a inscrite au basket. Je pleurais, je me jetais contre le mur… Je lui disais : ‘Comment est-ce que tu peux m’inscrire au basket ?!’ Et je crois que vers 7 ou 8 ans, j’ai commencé à réaliser que je prenais vraiment du plaisir à jouer au basket. C’en était fini pour moi du soccer le jour où j’ai joué sous la pluie et que je suis tombée dans la boue. Après ça, c’était bon… (rires)

Quand tu étais à la fac de Maryland, tu étais surnommée “Baby Bron” pour les ressemblances entre ton jeu et celui de LeBron James. Comment est-ce qu’on gère des attentes et une pression comme celle-là ?

Je ne crois pas vraiment que je voyais ça comme une pression. J’ai vraiment juste profité de mon expérience à la fac, de mes coéquipières et j’ai juste essayé, en tant que compétitrice de jouer aussi dur que possible. Ça m’a suffi.

Et au final tu es devenue la meilleure marqueuse de l’histoire de la fac, hommes et femmes confondus…

C’est quelque chose de vraiment cool, mais les records sont faits pour être battus et je m’attends à ce que les miens le soient aussi un jour.

Tu as dit un jour avoir emprunté ton fameux spin move à LeBron. De quels joueurs ou joueuses est-ce que tu t’es inspirée quand tu as commencé à jouer ?

Petite, je regardais beaucoup Steve Nash. J’adorais vraiment son esprit de compétiteur, la manière dont il arrivait à jouer malgré les blessures et le fait qu’il faisait toujours tout son possible pour rendre son équipe meilleure. J’ai un peu essayé de modeler mon jeu par rapport au sien pour moi aussi aider mon équipe à gagner.

Tu as deux ans de plus que ton frère Devin, qui joue en Hongrie aujourd’hui. Est-ce que c’était compétitif entre vous à la maison ?

Oh mon dieu, complètement ! J’ai été plus grande que lui pendant un temps, puis sa croissance a explosé, il est devenu bien plus grand que moi (Devin Thomas mesure 2,06 m, NDLR). Je le battais tout le temps en un contre un. Quand il a commencé à savoir dunker, il essayé de dunker sur moi. Du coup, nos un contre un se finissaient toujours en coups de poings et on se bagarrait dans notre allée. On a arrêté de s’affronter du coup (rires).

Les joueuses WNBA, particulièrement les stars comme toi, sont des modèles pour les jeunes. Est-ce qu’il y a des femmes, en dehors du basket, qui l’ont été pour toi ?

Ma mère, très clairement. Depuis mon enfance et pendant ma carrière jusqu’au lycée, elle m’a appris à être la joueuse que je suis devenue, une personne équilibrée, humble et reconnaissante de chaque opportunité qui m’est offerte.

Les premières semaines de free agency en WNBA ont été incroyables et un peu folles. Qu’est ce que tu as pensé de tout ça, particulièrement de l’arrivée de DeWanna Bonner et du départ de Courtney Williams ?

Tout ça était… inattendu (rires). On doit toujours s’attendre à du changement, particulièrement dans notre équipe. Depuis le début, il y a toujours eu des arrivées et des départs à Connecticut. Là on a été en Finales et notre prochain objectif est de remporter le titre. Recruter Bonner, qui est une All-Star et une joueuse expérimentée qui a déjà gagné le titre, c’est un énorme plus pour notre équipe. Courtney a eu un rôle important dans notre succès en playoffs la saison dernière. Elle va nous manquer. C’est comme ça. La WNBA est un business et il faut s’attendre à ce que des choses comme ça se produisent. On ne peut pas aimer tout ce qui se passe. Au final, il faut faire ce qui est le mieux pour toi et là Courtney a fait ce qu’elle pensait être le mieux pour elle. J’aimerai toujours cette fille. On a joué ensemble un bout de temps et je ne lui souhaite que le meilleur, mais il faut qu’on continue d’avancer avec Connecticut.

L’année prochaine tu seras dans la même situation de free agent. Quoi que tu décides, est-ce que tu es impatiente de pouvoir enfin décider ce qui est le mieux pour toi ?

Ce sera la première fois pour moi, après ma 7e saison avec Connecticut. Je vais devoir réfléchir si je veux essayer quelque chose de nouveau ou rester avec la franchise qui m’a draftée et avec laquelle j’ai passé toute ma carrière. J’ai encore une année de contrat ici et j’espère que l’on va gagner le titre cette saison. Ensuite je pourrai réfléchir à la suite.

Que penses-tu du nouveau CBA et qu’est ce que tu améliorerais si tu en avais la possibilité ?

Pour moi, c’est ce qui est lié au fait qu’on joue à l’étranger. Je ne sais plus en quelle année c’était, mais on pouvait être, en gros, mise à l’amende parce qu’on était en retard au camp d’entraînement de notre franchise. C’est dur… En ce qui concerne l’argent, même avec les améliorations, ça reste difficile pour la WNBA de lutter avec les équipes étrangères. Ça reste un progrès énorme et je suis heureuse d’en faire partie. Espérons que ça va continuer comme ça dans les années à venir.

Quatre ans après ton arrivée en WNBA, tu as décidé de changer de main pour shooter. C’est assez inhabituel et exigeant comme initiative. Est-ce que tu peux nous raconter pourquoi tu as fait ce choix et de quelle manière tu l’as appliqué ?

Je suis droitière, mais j’ai toujours joué au basket de la main gauche. J’ai eu beaucoup de blessures aux épaules depuis que j’ai commencé à jouer. Là, j’ai des déchirures au labrum sur les deux épaules, mais mon épaule gauche me pose toujours plus de problèmes que l’autre au niveau de la mécanique de tir. Il est difficile pour moi d’aller au panier avec la main gauche. Je me trouvais en Corée et j’ai simplement pris la décision de changer de main parce que je sentais que ça me permettrait d’aller au panier plus facilement. C’est resté et je continue d’entretenir ça en répétant les gestes. On s’y habitue.

Tu n’as pas travaillé avec un coach pour ça ?

Non, pas de coach. Je l’ai fait moi même en essayant d’acquérir le toucher et le rythme. On n’a pas vraiment le temps de travailler avec des coaches quand on joue à l’étranger.

Justement, tu as joué avec cette blessure aux épaules, Elena Delle Donne a fait les Finales avec plusieurs hernies discales et on voit aussi des joueuses sur le terrain enceintes ou juste après leur accouchement… Comment tu expliques cette dureté au mal qu’on retrouve dans la ligue ?

Pour ma part, je joue comme ça depuis des années, donc je m’y suis habituée. Je veux aider mon équipe, donc il faut juste connaître tes limites et savoir ce que tu es capable de faire ou non. Comme je l’ai dit, ça fait longtemps que je joue dans ces conditions et j’ai changé mon jeu pour que ça colle davantage avec cette blessure. Je veux faire tout ce qui est possible pour aider mes coéquipières. En ce qui concerne Delle Donne, on parle de Finales WNBA. Donc tu encaisses parce que tu ne sais pas si tu auras encore une opportunité comme celle-là.

En NBA on voit de plus en plus de joueurs avoir recours au load management…

Bien sûr, on sait que les femmes sont plus dures au mal que les hommes (rires).

Que tu joues en Europe ou en WNBA, ton temps de jeu est toujours très élevé. Où est-ce que tu puises cette énergie ?

Je crois que j’ai toujours été comme ça, je ne sais pas. J’ai juste beaucoup d’énergie et ce sentiment que si j’élève le tempo constamment, l’autre équipe finira par s’épuiser alors que moi je pourrai continuer comme ça.

Prague a fini 4e de l’Euroleague en 2018, 3e l’année passée… Cette saison c’est le titre ou rien ?

J’ai vraiment besoin de gagner un titre après avoir perdu les Finales WNBA. Là, on est dans une bonne position et c’est ma deuxième année avec la même équipe. Je pense qu’on est proches d’accomplir quelque chose.

Tu penses qu’Ekaterinburg et ses stars peuvent être battus ?

On a besoin d’une seule victoire, c’est tout. D’un match miracle où tout va dans notre sens (elle sourit). Espérons qu’on soit capables de mettre un plan en place. Elles sont hyper talentueuses, mais tout le monde a une faiblesse et j’espère qu’on trouvera la leur.

Brionna Jones t’a rejoint cette année à Prague. Si tu pouvais choisir n’importe quelle joueuse WNBA pour renforcer l’équipe, ce serait qui ?

Je choisirais sans doute Jonquel Jones, parce qu’on joue vraiment bien ensemble et qu’on prend du plaisir à être dans la même équipe. Elle n’a pas un temps de jeu très élevé dans son équipe (Ekaterinburg, NDLR) et je sais de quoi elle est capable. L’avoir ici, ce serait génial.

Tu as joué en Corée, en Turquie, en République tchèque… Ca commence à faire pas mal d’expériences différentes à l’étranger. Qu’est ce que ça t’a apporté professionnellement et personnellement ?

Je pense que ça m’a appris à respecter le jeu. Tout le monde a une culture et un respect différents pour le basket. Particulièrement en Corée, dans la manière qu’ils ont de s’entraîner. Ils sont le sentiment de devoir s’entraîner et travailler plus dur que les autres parce qu’ils se pensent moins athlétiques. Leur éthique de travail a marché avec moi. Ça m’a donné envie de travailler plus dur. Ces filles s’entraînent trois fois par jour et sont capables de faire un match derrière. Si elles sont capables de faire ça, je suis capable de faire n’importe quoi. J’ai joué trois saisons là-bas et j’ai adoré. Je dis toujours que j’aimerais vivre en Corée. Lors de ma première année, j’habitais à Séoul et j’aimerais pouvoir y retourner pour vivre là-bas. A Prague l’atmosphère est bonne, l’équipe aussi et c’est pour ça que je suis revenue cette année.

Comme d’autres joueuses de la ligue tu as joué au 3×3. Cet ADN un peu streetball fait partie de ton jeu ?

Je devais jouer avec Team USA en 2012 au Mondial mais je suis tombée malade et j’ai manqué la compétition, mais je me suis entraînée avec l’équipe. Le tempo est très élevé et tu dois prendre de bonnes décisions à la volée. C’était une expérience amusante et j’ai beaucoup appris de ça.

Est-ce que les JO 2020 avec Team USA sont un objectif pour toi ?

Non, pas du tout. Je n’ai pas l’équipe nationale en ligne de mire. Je crois que le moment est venu de me reposer avec tous les minutes jouées en WNBA et à l’étranger donc je vais plutôt partir en vacances à la place (la WNBA sera en break au moment des JO, NDLR).



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