fbpx

Isabelle Fijalkowski, la première française à avoir marché sur la WNBA

Championne d’Europe en 2001, vainqueure de l’Euroligue en 1997 et 2002, détentrice du record de points marqués en équipe de France, voici quelques lignes prises au hasard sur le CV plus qu’impressionnant d’Isabelle Fijalkowski. Elle a en effet réalisé une carrière brillante et couronnée de succès, que ce soit en France, en Italie ou en équipe nationale.

En 1997, au lancement de la WNBA, Isabelle rejoint le club des Cleveland Rockers, devenant ainsi et à jamais la 1ère française à avoir traversé l’Atlantique pour montrer aux américains le savoir-faire “à la française”.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’aura pas fait le chemin pour rien : une saison 1997 à 12 points de moyenne et une autre en 1998 avec 13.7 points et le titre de joueuse la plus adroite : 55.3% de réussite.

22 ans après cette saison inaugurale, Isabelle a accepté de répondre à nos questions et de partager avec nous une petite part de ce rêve américain.

Entretien avec Isabelle Fijalkwoski

Vous avez été draftée en 1997 par les Cleveland Rockers lors de la saison inaugurale de la WNBA . C’était en 2ème position du premier tour de l’Elite draft. Vous attendiez-vous à être draftée par Cleveland ? Quel souvenir gardez-vous de cette nuit ?

Il n’y a pas vraiment eu de cérémonie pour cette draft, les équipes ont simplement contacté les joueuses choisies. J’ai été agréablement surprise, évidemment. J’ai été draftée non pas à cause de ce que je faisais dans le championnat français ou européen mais parce que j’avais passé un an à l’Université de Colorado, à Boulder, en 1994-95. Ma coach universitaire (Ceal Barry, NDLR) était assistante-coach de l’équipe nationale. Plusieurs personnes qui étaient impliquées dans la création de la WNBA, dont Renee Brown, étaient coachs universitaires lors de cette saison 94-95. Quand il a fallu trouver des joueuses et faire des choix lors de la création de la ligue, on me connaissait de la fac, tout simplement.

Je n’était même pas au courant qu’une nouvelle ligue féminine allait voir le jour, je suis un peu partie à l’aventure comme ça, après leur coup de fil. On l’a su en avril ou même un peu avant car la saison démarrait en juin et il fallait être sur place en mai. J’étais évidemment très contente mais il a aussi fallu faire coïncider les agendas avec les clubs européens et l’équipe de France. Je me suis simplement assurée que tout était compatible…

Qui dit saison inaugurale dit que vous avez à la fois bénéficié de l’attrait de la nouveauté mais aussi que vous avez essuyé les platres d’une ligue encore débutante. Aviez-vous conscience d’écrire l’histoire à la fois de la WNBA mais aussi du basket français ?

Alors là, pas du tout 😆On prend les choses qui arrivent et moi, dans ma carrière et mon parcours, j’ai eu des opportunités qui sont apparues très tôt : à 16 ans, on m’a dit que j’allais jouer en 1ère division à l’ASM grâce à Gaetan Lebrigant qui m’a fait confiance et qui me connaissait depuis les sélections régionales (Championnes de France en 1987 et 1988). Puis il y a eu l’équipe de France en jeune, c’est cool, on y va… Puis le club champion de France était intéressé que je les rejoigne, super, j’y vais… J’ai eu des opportunités, c’est tout simplement comme ça, ça vient dans un parcours et on le fait à fond, on pense juste qu’on a envie de vivre les choses et l’histoire s’écrit plus tard.

Ce n’est pas quelque chose auquel je pensais à l’époque ni même maintenant : c’est moi, ça aurait pu être quelqu’un d’autre. C’est aussi être là au bon moment et ça, c’est quelque chose qui ne nous appartient pas vraiment.

A l’époque, parlait-on déjà de l’écart salarial avec les joueurs de la NBA et la différence avec les salaires en Europe était déjà aussi grande ?

A l’époque, on essayait de mette en place une ligue féminine, ce qui avait déjà échoué auparavant. Donc, on nous demandait de faire un effort sur les salaires. La 1ère année, j’ai fait les 3 mois pour 40 000$ brut. Le dollar était assez haut mais après les taxes, il restait la moitié… Ca n’a donc rien à voir avec des salaires de sportifs professionnels. Quelques têtes d’affiche, 5 ou 6 joueuses, comme Lisa Leslie par exemple, avaient des contrats publicitaires à côté et émargeaient à 200 000$. A côté de ça, pour les autres, c’était les débuts de la ligue et donc les salaires qui allaient avec. On nous disait qu’il fallait lancer la ligue, la rendre pérenne et qu’ensuite, les salaires suivraient. D’après ce que j’ai vu, ce n’est pas encore d’actualité…

En 1998, vous avez terminé en tête de la ligue en terme de réussite à 2 points avec plus de 55%. Une question simple : comment rater si peu quand en face de soi, on a Lisa Leslie ou Rebecca Lobo qui défend ?

Toutes ces joueuses, Lisa Leslie, Rebecca Lobo, j’étais capable de jouer contre elles ! Je n’avais pas un niveau en dessous. Rebecca Lobo, on en a fait beaucoup en terme de comm’ mais j’adorais jouer contre elle car elle ne me posait pas vraiment de problèmes. Il y avait de très bonnes joueuses mais j’avais la capacité de jouer contre elles, tout simplement.

Le basket européen, avec l’Euroligue, c’est être confronté aux meilleures joueuses européennes. Alors c’est sûr que Team USA, quand on regroupe toutes les joueuses américaines, c’est très très fort. Mais si on pouvait regrouper les meilleurs européennes, on serait très très fortes aussi. Donc oui, la WNBA c’est un niveau excellent mais qui n’est pas à des années-lumière de ce qui se fait en Europe.

D’ailleurs, quelle joueuse vous a le plus impressionnée en WNBA ?

Sheryl Swoopes peut être. Les Houston Comets étaient une équipe extraordinaire avec des étrangères comme la Brésilienne Janeth Arcain. Puis Cynthia Cooper évidemment, ce genre d’arrière intense et super fiable, adroite. Après, il y a des joueuses intérieures comme Lisa Leslie : elles m’ont aidée à me développer. J’ai adoré jouer en confrontation car c’était un défi à chaque fois. Et ça me permettait de hausser mon niveau de jeu. Même chose pour notre équipe, Cleveland, où jouait Eva Němcová, une très forte joueuse qui pouvait rivaliser avec Cooper et Swoopes et donc c’était super intéressant de jouer dans ce championnat. Le jeu est quand même différent : un peu plus individualiste, il fallait faire sa place et ce d’autant plus en étant étrangère. Il fallait mériter son temps de jeu.

Récemment, j’ai regardé un match, j’ai ressorti des DVD de l’époque. C’était contre New York et je me suis étonnée car je joue quand même beaucoup de minutes. Je rentrais dans le 5 et il y n’avait pas spécialement beaucoup de rotation après. Et effectivement, il fallait jouer contre Rebecca Lobo et d’autres intérieures. Une fois qu’on a montré sa valeur et ce qu’on peut apporter à l’équipe, les coachs n’hésitent pas à te faire jouer, étrangère ou pas étrangère, ils te font confiance.

Plusieurs joueuses françaises vous ont succédé en WNBA mais la plupart avec moins de succès. Avez-vous une explication ? Votre passage par l’université du Colorado vous-a-t-il permis de mieux appréhender le jeu pratiqué aux USA ?

Tous les cas sont différents. Déjà, il faut être dans une équipe où le profil de la joueuse peut apporter. Si on est une arrière et qu’on arrive dans une équipe où il y a déjà 2/3 joueuses qui ont le même profil, on ne pourra forcément pas prendre une place importante dans l’équipe.

Après, il faut effectivement savoir s’adapter à ce style de jeu, au coach. Certains joueurs, en NBA, n’arrivent pas à jouer dans telle ou telle équipe, c’est pareil en WNBA. Si on ne met pas les joueuses dans une bonne situation qui les aide à s’exprimer, c’est compliqué.

Moi j’ai eu beaucoup de temps de jeu, ce qui m’a permis de m’exprimer mais quand on a moins de temps sur le parquet, c’est plus compliqué. Il n’y a pas de réponses types mais c’est sûr que ce n’est pas facile : il faut faire sa place et mentalement, il faut s’accrocher.

En Europe, quand une Américaine arrive, elle aura souvent beaucoup de temps de jeu, on la voit comme une valeur ajoutée, comme un plus et on va la mettre sur le terrain. Quand tu fais la route inverse, c’est le contraire. Les étrangères doivent prouver leur valeur en WNBA, être efficaces tout de suite et à valeur égale, là-bas, on fera jouer l’Américaine.

Avec une moyenne de 12 points en 1997 et presque 14 en 1998, on ne peut s’empêcher de se demander : pourquoi juste 2 saisons ? La difficulté physique d’enchaîner 2 années complètes sans repos ?

C’était plutôt au niveau physique, effectivement. Pendant 2 ans, j’ai essayé d’avoir du temps de repos mais entre le championnat européen, l’équipe de France et la WNBA, si je pouvais avoir 2 semaines juste après la WNBA, c’était bien. Tout ça était intense et au bout de la 2ème saison WNBA, quand il a fallu repartir avec Côme, j’ai commencé à avoir des problèmes de genou. Ca tirait au niveau des articulations et j’ai fait un choix : mon intégrité physique était plus importante. Le choix entre la WNBA et l’Europe, au niveau salaire, était évident. Moi, l’endroit où je jouais vraiment au basket, c’était la France et l’Europe. J’ai donc décliné pour la suite en WNBA car je voulais jouer en Europe en pleine possession de mes moyens et aussi en équipe de France.

Il y avait le championnat d’Europe qui se profilait en 2001 et on était dans une super dynamique avec l’équipe nationale : on voulait aussi se qualifier pour les JO. En 1999, on est vice-championnes d’Europe, on se qualifie et c’est là que j’ai dit non à la WNBA. Mon objectif avec l’équipe de France était plus important que celui avec la WNBA.

En 2002, avec l’USVO (Valenciennes), vous réalisez une dernière saison historique avec Ann Wauters à vos côtés. Quelques semaines après, cette dernière est draftée à son tour par les Cleveland Rockers. C’est limite une passation de pouvoir franco-belge. Lui avez-vous donné des conseils pour préparer son expérience américaine ?

Non, pas du tout parce que j’ai arrêté de jouer à ce moment-là. Enfin peut être qu’on en a parlé mais je ne m’en souviens plus… Ann Wauters est une joueuse formidable. Je revoyais des images de Valenciennes, elle n’avait pas 20 ans et c’était déjà une joueuse extraordinaire. C’était un vrai plaisir de jouer avec elle : elle était technique, mobile, elle comprenait le jeu. C’était une vrai poste 4 et j’adorais la complémentarité qu’on avait dans le jeu. C’est une joueuse qui a une longévité très importante mais dans l’efficacité. Elle a aussi été très bien, très jeune, dans une super attitude d’humilité, de travail, d’esprit d’équipe. Elle était dans un groupe, à Valenciennes, qui l’a lancée sur le bon chemin. En Belgique, au niveau national, vous n’étiez pas encore au même niveau et ça lui a permis de jouer avec un super groupe et de se développer. C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup en temps que joueuse de basket et en tant que personne.

On en a énormément parlé cette saison, c’est l’arrivée de Marine Johannès en WNBA. Avez-vous suivi sa saison ? Quel conseil pourriez-vous lui donner pour la suite de l’aventure ?

Je pense que c’est une expérience qu’elle a dû apprécier et qu’elle souhaite continuer. Après, il faudra bien gérer tous ces championnats et c’est difficile. Ann Wauters a réussi à le faire pendant de nombreuses années mais il ne faut pas se brûler les ailes trop tôt et trop vite. Jouer tous ces championnats à la suite, ça peut être compliqué. Il faut voir ses priorités et les gérer au mieux mais sur ce sujet, chacun a un ressenti différent.

Je n’ai pas le même profil de jeu que Marine par rapport aux impacts, à l’engagement, c’est différent quand on fait 20cm et 30kg de plus. Ce sont des joueuses qui peuvent sans doute mieux encaisser et jouer sur différents tableaux. Mais le plus important reste de prendre soin de son corps car c’est son outil de travail.

Après, il y a aussi l’usure mentale mais quand on joue dans des championnats différents, ce n’est pas comme quand on joue dans la même équipe pendant 12 mois. C’est vrai que c’est super excitant de se confronter à d’autres joueuses, à un autre style de jeu, un autre championnat. C’est donc sans doute moins problématique.

Il faut trouver son chemin et préserver son corps par rapport aux objectifs fixés même s’il y a la pression des agents, des journalistes qui veulent vous voir jouer tout le temps, gagner plein d’argent sur votre dos. Mais la santé, ça ne s’achète pas…

Le basket féminin est de plus en plus médiatisé, quelle est la prochaine étape à franchir dans son évolution selon vous ?

Moi je pense qu’il n’est pas assez médiatisé. On regrette que ça n’aille pas plus vite. Après les résultats en 2001 puis en 2009 avec l’équipe de France, il y a eu un accroissement de la visibilité puis c’est un peu retombé. Depuis 2 ans, cette prise de conscience que les femmes sont performantes, font des résultats, revient un peu au devant. On commence à se rendre compte que c’est injuste qu’on n’en parle pas plus, non pas car ce sont des femmes qui jouent mais tout simplement parce qu’il y a de la performance à voir ! Cette inégalité de traitement est mise en avant et ça c’est bien mais il faut plus de matchs à la télé, plus de visibilité.

En WNBA, ils avaient compris comment développer une ligue : il y avait 3 ou 4 matchs par semaine retransmis sur les chaînes nationales. Le fait de passer à la télé est primordial. Tant qu’il n’y aura pas d’exposition en France, ça continuera d’être un frein pour le développement. Après, il faut aussi s’emparer des nouveaux médias : Instagram, Twitter, … L’évolution des médias peut être un autre moyen que les retransmissions télé pour mettre en lumière le basket féminin. Les gens ont besoin de voir pour connaitre et apprécier. Sinon, ils ont le préjugé, comme pour tous les sports féminins, que c’est moins bien.

Il faut pousser les gens à aller voir les matchs en live : on se rend alors compte de l’intensité du jeu et dans le sport féminin, les joueuses ne trichent pas. Le niveau d’intensité et d’engagement est super intéressant à voir. Il y a l’émotion aussi : c’est positif mais il faut le voir ! Et ça vaut pour tous les sports. Il faut continuer. Et ce que vous faites, c’est aussi apporter une pierre à l’édifice. Montrer un championnat de haut niveau avec des joueuses qui viennent aussi en Europe, tout ça c’est intéressant. C’est un processus. On le voudrait plus rapide mais il faut continuer.

J’aime souvent conclure par ceci : y a-t-il une question que vous aimeriez qu’on vous pose ?

Difficile de définir une question mais ce serait sur la place des femmes dans le sport. Ca me gêne de ne pas comprendre pourquoi on n’arrive pas à mettre en avant les qualités du sport féminin. Comment peut-on valoriser le basket féminin et le rendre intéressant ? Qu’est-ce qui fait que le basket féminin peut attirer ? En quoi est-il positif et que peut-il apporter ? Ce genre de questions, on ne se les pose pas. On se dit que bon, c’est du basket mais pour les filles quoi…

Les joueuses sont impliquées, elles ont conscience qu’elles doivent faire des choses et communiquer car elles n’ont pas la visibilité qu’elles devraient avoir. Les joueuses s’investissent pour leur sport car on a toutes envie de voir la situation évoluer.


La vidéo qui se trouve au début de cet article est une réalisation du Club des Internationaux dont Isabelle est la présidente depuis 6 ans. Vous pouvez trouver toutes leurs actualités sur le site de la FFBB.

La page Facebook du Club permet également de faire le lien entre les générations. Enfin, de nombreux portraits de « légendes » du basket français sont disponibles sur Dailymotion.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *